
La table ronde des Gouverneurs de Banques centrales a été le dernier acte d’une journée autour des crypto-actifs. Elle s’est tenue le 8 mai 2026, à Dakar au Sénégal. Et a porté sur « Crypto-actifs et innovations numériques : quelles leçons pour les Banques centrales ? ». Une réunion qui a clôturé les travaux de la journée, de même que les 4 panels qui l’ont meublée. Des innovations numériques, aux implications pour la politique monétaire et la stabilité financière, les panels ont aussi évoqué des thèmes tels que régulation, supervision prudentielle et coopération régionale, et cybersécurité, intégrité financière et protections des données.
La table ronde avait pour but d’offrir aux Gouverneurs l’opportunité de partager leur vision stratégique sur la régulation des actifs numériques, d’identifier les priorités communes en matière de stabilité financière et de préservation de la souveraineté monétaire et de définir les axes de coopération régionale pour une adoption sûre et maîtrisée des technologies financières émergentes. Elle a été modérée par Dr Norbert Toé, ancien vice-Gouverneur de la BCEAO, accompagné de Gouverneurs de Banques centrales, invités pour les travaux. Lisez-ici leurs points de vue sur les crypto-actifs.
« La méthode ABC de São Tome e Principe »
Vous avez entendu toute la présentation aujourd’hui, quelles leçons avez-vous apportées à l›écoute de tout cela ?
Agostinho Quaresma Dos Santos Afonso Fernandes, Gouverneur de la Banque centrale de São Tome e Principe : « Je voudrais dire merci au président de la BCEAO pour l’initiative. Cela a été une très riche expérience. Et à la fin des travaux, si je dois synthétiser tout cela, je résumerai la journée dans une approche que j’appellerais ABC. A pour apprendre, B pour baliser, et C pour coopérer. Cela signifie que nous sommes dans un changement irréversible. Les crypto-actifs sont déjà là, même si pour São Tome e Principe, le pays d’où je viens, ce n’est pas encore une réalité. Je dirais Dieu merci, parce qu’on n’est pas encore prêt, on est encore dans l’étape de l’apprentissage. Mais je sais que dans d’autres réalités, même dans notre continent, c’est déjà une réalité. Il faut tout faire, d›un côté pour profiter de cette opportunité, parce qu›on a bien compris que c›est une opportunité, mais surtout faire attention aux risques qui ne sont pas mineurs quand on n›est pas prêt.
Et je retiens aussi le besoin très important de coopération, coopérations sous-régionales, coopérations entre les Banques centrales, pour pouvoir profiter des expériences des uns et des autres, mais aussi coopérations à l’intérieur de chaque pays, parce qu’au vu de ce que nous avons constaté au niveau des risques associés, il faut établir une coopération forte avec les entités qui ont la responsabilité sur tout ce qui est la protection des données, avec Interpol, parce que les cyber attaques qui sont la menace majeure, c’est quelque chose qui peut venir de n’importe quel horizon. Et donc, il faut qu’il y ait une coopération internationale pour essayer de traquer ces menaces. Donc, je dirais que, pour résumer, ça, c’était une très riche journée d’apprentissage.
« La coopération n›est pas une option, c›est l’essentiel »
Pouvez-vous partager votre vision de la régulation des crypto-actifs et identifier les zones de priorité pour la coopération pour promouvoir l’adoption de technologies financières émergentes de manière sécurisée?
Dr Rogério Lucas Zandamela, Gouverneur de la Banque centrale du Mozambique : En écoutant toutes les présentations, c’était une ouverture pour moi. Chaque fois qu’on regardait les statistiques, on se rendait compte que c’était un marché dynamique. Nous ne nous sommes pas concentrés seulement sur les questions de protection des consommateurs au cours de cette journée, mais aussi sur l’intégrité du système financier. Cette zone, c’est un défi où la coopération n›est pas une option. C’est l’essentiel. Donc, pour moi, la coopération est importante. Vous devez coopérer. Maintenant, de quelle façon ? Nous devons apprendre à superviser efficacement. Nous devons être entraînés et être capables d’identifier les risques. C’est ce qui est essentiel pour nous en termes de coopération. Je vais vous donner un exemple. Il y a 2 ans, nous avons souffert d’une cyber attaque, et nous n’avions pas d’idées de ce qui allait se passer. Et vous savez qui nous a avertis ? Un média, un journal de la place. Vous le croyez ? Les responsables m’ont dit avoir reçu des informations d’Interpol démontrant que nous faisions face à une cyber attaque. Nos services ont beau regarder, nous n’avions rien trouvé. À ce moment-là, nous avions créé une unité, mais nous n’avions même pas la capacité de savoir que nous étions sous une attaque. Donc j’ai dit, nous appelons nos voisins, le gouverneur de la banque de réserve de Saddam. Ils m’ont dit, nous avons deux entreprises spécialisées qui peuvent rapidement venir au Mozambique et identifier le problème et vous aider à le résoudre. Vous voyez ? La solution de cette cyber attaque est venue du privé, pas d’une autre Banque centrale.
« Préserver la confiance dans les Banques centrales »
Pouvez-vous identifier les axes prioritaires de coopération pour favoriser une attention sûre et maîtrisée des technologies financières ?
Dr Priscilla Muthoora Thakoor, Gouverneure de la Banque centrale de Maurice : Pour un pays comme Maurice, qui est fortement dépendant des flux de capitaux étrangers, l’innovation numérique, la transformation numérique n’est pas une option, c’est une question de survie économique. Cela dit, conscient des risques, et ces risques ont été évoqués à divers moments pendant les panels et les keynotes d’aujourd’hui, notre vision, c’est vraiment de guider et d’accompagner les innovations. Nous avons à l’esprit un cadre qui promeut une innovation responsable et c’est un cadre qui est à la fois clair dans le sens de reconnaître que seule la monnaie de banque centrale est l’instrument légal pour les paiements. C’est un cadre qui également est prudent parce qu’il s’appuie sur un arsenal de textes juridiques et de directives rigoureux, conformes aux normes internationales et aux meilleures pratiques.
C’est un cadre qui est appuyé par une supervision bancaire à la fois efficace et modulable et par cela, je veux dire que cette supervision est caractérisée par une approche fondée sur les risques et une collaboration étroite entre régulateurs. Je vais aussi rejoindre mon collègue, le Gouverneur du Mozambique, pour dire que la collaboration va bien au-delà de celle entre régulateurs et qu’elle doit inclure toutes les parties prenantes de l’industrie.
En termes de priorité, je vais peut-être vous surprendre, parce que je dirais que rétablir ou du moins préserver la confiance dans les Banques centrales est ressenti comme un message très important et cela relève d’une certaine ironie à mon sens, parce que tel que nous l’avons vu ce matin, certaines technologies numériques, certains cryptoactifs, bitcoin en particulier, ont pris de l’ampleur justement parce qu’il y a eu cet effondrement de la confiance dans les Banques centrales, après la crise financière mondiale.
Le deuxième point c’est que les équilibres macroéconomiques sont toujours aussi importants, sinon plus importants, parce que leurs déséquilibres peuvent pousser à l’adoption, un peu décontrôlée des cryptoactifs et précipiter à une dollarisation numérique. Alors, dans un certain sens, on peut dire que les Banques centrales n’ont pas besoin de faire des choses différentes, elles ont juste besoin de poursuivre leur mission, c’est-à-dire la stabilité des prix, la stabilité financière mais de le faire mieux. Elles ont aussi du travail à faire, s’informer, s’éduquer, développer les capacités et surtout essayer d’anticiper de manière proactive les risques financiers.
« Mettre en place des règles qui protègent notre système »
Pouvez-vous partager avec nous votre vision pour la régulation des crypto-actifs et l’identification des priorités, l’arrière-plan pour la coopération, pour promouvoir la sécurité et l’adoption bien organisée des technologies financières des Banques centrales ?
Henry F. Saamoi, Gouverneur de la Banque centrale du Liberia : Nous sommes actuellement en tant qu’un pays, dans un état d’alignement. Au niveau du Liberia, notre vision est basée sur l’équilibre. Nous sommes ouverts à l’innovation, mais nous sommes fermes sur les règles. La première approche, nous avons commencé à intégrer deux opérateurs numériques dans le pays, aujourd’hui, nous avons les données en temps réel à la Banque centrale du Liberia.
Pour ce qui est des zones de priorité, nous nous concentrons sur l’interopérabilité et les paiements inclusifs. Et cela a conduit au lancement la PI-SPI. Nous nous concentrons également sur le changement des paiements électroniques nationaux. Cela nous aidera à rassembler tous les acteurs dans l’écosystème financier. Donc, une fois qu’on a réussi à atteindre et déployer le changement des paiements électroniques nationaux, nous avons réussi à rassembler les opérateurs de l’argent numérique, les banques et les Fintechs dans un seul écosystème. Dans ce cas, nous aurons accès en temps réel aux données. Nous nous concentrons également sur les questions de la lute contre les flux financiers illicites et le blanchiment de capitaux. En travaillant pour décentraliser les actifs numériques, nous voulons également nous assurer que tous nos systèmes soient en lien avec les meilleures pratiques internationales pour protéger l’économie du cyber crime.
Nous nous concentrons également sur la protection du consommateur. Ce que nous faisons, c’est d’informer le public, de les guider, que lorsqu’un produit est introduit dans le marché, il faut d’abord vérifier avec la Banque centrale. Une fois que nous avons la vérification de n’importe quel produit qui a été déployé sur le marché, qui n’a pas été approuvé par la Banque centrale, nous avons immédiatement informé les autorités de règlementation, pour qu’elles soient au courant des produits déployés dans le marché. Nous avons donc lancé des campagnes de conscience publique, pour pouvoir protéger le marché. C’est ce que nous faisons en tant que priorité. C’est notre vision. Elle est basée sur la mise en place d’un système qui protège l’économie, qui protège la population, et qui nous aide à ne pas perdre notre souveraineté monétaire.
« La première richesse d’une Banque centrale, c’est la confiance institutionnelle »
Pouvez-vous partager votre vision de la régulation des actifs publics ? Identifier les actes publics et les coopérations pour favoriser une adoption sûre et maîtrisée des technologies publiques.
Yvon Sana BanguI, Gouverneur de la BEAC : Avant de répondre sur la démarche de mise en place de la régulation crypto-actifs, s’il y a un mot qui revient ici, c’est la confiance. Pourquoi nous régulons ? C’est bien à cause de la confiance institutionnelle. Nous avons suivi avec beaucoup d’intérêt tous les panélistes sur l’innovation technologique, les crypto- actifs, les stables coins, et toutes ces innovations technologiques ne remplacent pas la confiance institutionnelle. Cette confiance institutionnelle, notamment la mission qui incarne les Banques centrales, c’est de garantir la stabilité monétaire et financière. Cette mission de la protection de l’épargne doit protéger les consommateurs de tous les produits innovants. Et cette protection passe par la règlementation. Pour ne pas exposer les acteurs et consommateurs aux doutes auxquels des produits financiers innovants devront nous adopter, il faut que la règle du jeu soit transparente. Et c’est pour cela que la première richesse d’une Banque centrale, ce ne sont pas ses actifs financiers, ni même son personnel, mais c’est la confiance institutionnelle. Lorsque la confiance s’effrite, cela entraîne des crises financières. Et donc, il faut, à travers la règlementation, établir les règles du jeu pour renforcer la confiance institutionnelle.
Ces nouvelles technologies de paiement n’attendent pas la Banque centrale. C’est à la banque de courir et de règlementer. Et à chaque fois, nous avons été surpris avec l’avènement des monnaies numériques, notamment mobile money. Nous les connaissons, nous connaissons leurs locaux, leurs infrastructures. Mais pour ce qui concerne les cryptos, les infrastructures ne sont pas hébergées dans notre zone. Et ça rend le processus de règlementation plus complexe.
Donc, pour se faire accompagner, nous avons le FMI et éventuellement nous faisons appel aux spécialistes, puisque ce n’est pas le cœur de notre mission, de nos activités. Nous allons nous faire accompagner pour prendre en compte toute la complexité avec déjà une pléthore d’acteurs qui exercent en toute liberté, les Fintechs et bien d’autres prestataires de services de paiement crypto. Et donc pour moi, c’est ça la démarche pour vraiment atteindre cet objectif en mettant en place ce cadre.
« Plus de 280 millions de comptes du mobile money dans l’UEMOA »
Que pouvez-vous partager avec nous de cette journée de réflexion sur les crypto-actifs, et surtout les démarches entreprises au niveau de votre Banque centrale ?
Dr Jean-Claude Kassi Brou, Gouverneur de la BCEAO : Je dois dire que la journée a été très riche. Il y a eu de très bonnes présentations. Et ce que j’ai retenu, c’est que les crypto-actifs sont des opportunités, mais il y a beaucoup de défis. Il y a des défis qu’il faut effectivement prendre en compte. Et surtout, je crois que c’est le Gouverneur de la Banque du Maurice qui le disait ce matin, chaque pays doit approcher cette question dans le contexte qui est le sien et adapter son approche et sa stratégie. Au niveau de la BCEAO, au niveau de l’UMOA, on a d’abord commencé par mettre l’accent sur le développement du mobile money. Aujourd’hui, nous sommes à près de plus de 280 millions de comptes du mobile money. Et donc le développement de la monnaie électronique nous a permis de passer de 46% du taux d’inclusion financière en 2016 à 76% aujourd’hui.
Et la deuxième phase pour nous, ça a été de développer l’interopérabilité. Et donc ça, nous l’avons fait il y a à peu près 7 mois où on a pu, à travers l’interopérabilité, lancer le processus. Nous avons 135 banques dans l’Union, puisque nous couvrons 8 pays. Et donc 135 banques dans l’Union, à travers l’initiative des monnaies électroniques, les établissements de paiement, qui sont en train d’être interconnectés à travers cet interopérable, qui permet à partir d’un téléphone faire une opération en quelques secondes, quel que soit votre compte, 7 jours sur 7, pratiquement 24 heures par jour. Nous avons aussi lancé le processus de réflexion sur la monnaie digitale. Donc toute cette architecture que nous sommes en train de mettre en place, c’est pour justement rendre le système beaucoup plus efficient, beaucoup plus fluide, beaucoup plus performant.
Alors, sur les crypto-actifs, nous avons toujours pris la position, de chaque fois qu’on posait la question dans les réunions, dans les panels, qu’est-ce que vous faites sur les crypto-actifs, notre position c’était de dire que les crypto-actifs, pour le moment, nous ne faisons rien, en ce sens que nous informons les consommateurs, les utilisateurs, que ce sont des actifs qui sont très risqués. Donc vous devez être très prudent en y allant. Ce n’est pas une crypto-monnaie, donc ça ne rentre pas sous la responsabilité de la Banque centrale. Voilà la position qu’on a toujours. Aujourd’hui, quand on regarde les chiffres, d’après Chain Analysis, nous sommes à peu près au-dessus de 2 milliards d’opérateurs sur les crypto-actifs. Il y a la question de la lutte contre le blanchiment des capitaux. Certains de nos pays sont sur la liste grise.
Donc la question des actifs virtuels devient une problématique pour nous. Et c’est pour ça que nous avons décidé de regarder le secteur des crypto-actifs, pour mieux nous informer, et mettre en place une règlementation pour nous permettre de bien suivre ce qui se passe dans ce secteur. Et comme il s’agit d’actifs, nous le faisons en relation avec l’Autorité de régulation du marché financier, pour définir une règlementation qui va donc s’appliquer aux actifs virtuels. Alors, c’est pour ça que les discussions que nous avons eues sont très importantes ; parce que, concomitamment, nous avançons au niveau de la Banque centrale dans le cadre du soutien à l’innovation.
Parce que c’est important de préciser que ce que nous voulons, c’est une innovation qui soit maîtrisée pour que tout l’écosystème puisse bénéficier de ces opportunités.
Sur la règlementation des crypto-actifs spécifiquement, bien sûr il y a un comité qui est en place, qui travaille, qui va vraiment nous faire des propositions. Mais il y a quand même trois éléments qui me paraissent clés. La première chose c’est de prendre en compte les aspects d’infrastructures. Et on a vu avec la chute du coût des attaques, la montée du coût des infrastructures, il faut vraiment mettre l’accent sur les infrastructures. Le deuxième élément, ce sont les ressources humaines. Il faut avoir les compétences pour suivre en permanence tous ces risques. Il y a un troisième aspect également qui est important, je crois qu’il faut qu’on s’inscrive dans une dynamique de coopération. Donc la règlementation va pouvoir jouer un rôle justement qui permet de couvrir l’ensemble de ces risques, les risques qui sont les plus prégnants. Nécessairement, toutes les juridictions vont évoluer vers une règlementation. Certains vont avancer, comme le Kenya, d’autres un peu moins. Mais à terme, on va tous avoir une règlementation. Donc comment faire pour que cette règlementation serve toutes les juridictions en même temps ? Le maître mot que je retiens, c’est coopération.
NK




