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Industrie du livre au Burkina : “ L’un des défis, freiner le poids du tout numérique dans l’éducation de nos enfants ”, Thierry Millogo

Thierry Millogo, Mercury librairie, Mercury Edition. Voici le triptyque de l’homme qui s’est fait une voix majeure de la promotion et de la reconnaissance de la culture africaine à travers le monde : l’auteur, la librairie et la maison d’édition. Sa démarche repose sur une conviction profonde : la culture et les racines représentent un levier essentiel du développement et de l’identité. Autour d’un café avec une équipe de la Rédaction de L’Économiste du Faso,  le Directeur général de Mercury Éditions et librairie SARL,  Thierry Millogo, est revenu sur son parcours, la situation du livre face au numérique, et surtout les défis à relever pour que le livre participe à la valorisation de la culture et des traditions africaines.

L’Économiste du Faso : Vous êtes à la fois auteur, éditeur et fondateur de librairie. De ces trois casquettes, laquelle vous décrit le mieux ?

Thierry Millogo (Directeur général de Mercury Éditions et librairie SARL): Je suis un acteur culturel engagé, comme on vient de le dire, qui a fait le choix de développer le secteur du livre en tant qu’auteur, en tant qu’éditeur, ensuite en tant que fondateur d’une structure des distributions de livres, la librairie.

Cette année, vous avez publié un ouvrage une fois de plus. Qu’est-ce qui vous pousse encore aujourd’hui à écrire ?

C’est vrai, cette année, j’ai produit un ouvrage qui a d’ailleurs été lu par 600 enfants, lors du camp Vacances Lectures, et qui parle de la recherche de notre identité. Quand vous regardez les sujets sur lesquels j’écris, ce sont des sujets en rapport avec soit nos traditions, soit nos valeurs endogènes. C’est-à-dire des sujets qui tentent de mettre un peu de lumière sur ce que sont nos traditions. Étant issu de ce milieu, j’estime qu’il n’y a pas suffisamment d’éclairs ou de lumière qui soit faite sur la question des traditions. L’Africain a très tôt abandonné sa culture et ses traditions, et aujourd’hui, les gens sont perdus. Les gens ont besoin d’être éclairés, de comprendre un peu ce que tout cela ramène. Mes écrits, si vous les regardez bien, parlent de ça, des ancêtres, de la vie dans les dimensions invisibles. Sans être dans des considérations un peu ésotériques, ils parlent beaucoup de l’aspect spirituel de la vie. Ce sont des questions qui touchent à notre société de façon générale.

Le livre qui est sorti renvoie globalement des enfants au village. Des enfants qui sont nés en ville, qui ont grandi en ville, qui pensent qu’aller au village, c’est aller s’ennuyer. Ils vont donc aller au village, mais ils vont rencontrer un vieillard là-bas, qui va leur montrer que le village a une façon de faire les choses, et que la forêt sacrée existe parce qu’elle a un sens. L’arbre à palabre existe, ça permet de régler les problèmes entre les gens qui sont impliqués dans des situations de conflit sans que cela vous amène forcément à rentrer dans un commissariat pour régler les comptes. Quand les enfants lisent ça, ils repartent transformés un peu. Il y a de grandes valeurs dans le village qui n’ont pas suffisamment été fournies, comme le champ collectif qu’ils vont découvrir d’ailleurs à travers ce livre.

D’où vous est venue votre passion pour les livres ?

Ma passion pour les livres a déjà commencé quand j’étais jeune, au CM2. Je me rappelle que quand j’étais dans cette classe-là, on m’avait demandé un jour de faire un exposé sur l’esclavage. Après avoir fait mes recherches et produit ce travail, j’avais les larmes aux yeux le jour où je l’ai présenté en classe, moi-même. Mes rapports avec les livres ont commencé depuis ce moment-là. Quand je suis arrivé au lycée, mes amitiés, mon rapprochement avec le surveillant général du lycée m’avaient permis d’avoir accès à la bibliothèque du lycée. Ce dernier m’avait même donné, à l’époque, la clé de la bibliothèque, puisqu’il avait commencé à comprendre ma passion pour les livres.

Cela a commencé depuis tout petit, cette passion pour les livres, et après, ça ne s’est plus arrêté.

On voit que vous êtes vraiment passionné par la culture et de façon singulière par le monde du livre. À quel moment avez-vous considéré que le livre pouvait devenir un véritable projet entrepreneurial, et pas seulement une passion ?

Alors, il y a quelques années, précisément à la fin des années 90, je travaillais, mais je suivais des formations. Je m’étais inscrit à l’université, en France, où je faisais les cours à distance.  Il y a des matières où j›avais besoin de consolider, parce que ce sont des choses qui devaient être renforcées. Je me baladais pour chercher des ouvrages et c›était très, très difficile à l›époque. Et finalement, quand j›ai fini cette formation scientifique, je me suis engagé dans une formation commerciale, notamment en marketing, à l›époque. Après cette formation en marketing, j›ai décidé de faire une étude de marché pour voir comment mettre en place une librairie. Alors, étant étudiant en marketing, pour faire une étude de marché, c›était assez facile. Donc, quand je l’ai faite, j’ai compris que la nécessité d’apporter une réponse au secteur du livre était vraiment très importante au secteur actuel. J’ai alors commencé à importer les ouvrages pour les mettre à disposition des demandeurs et pour régler les problèmes qu’il y avait dans le pays. Et c’est comme ça que ça a commencé.

Comment choisissez-vous les auteurs et les manuscrits que Mercury publie ?

Le choix est d’abord lié souvent à l’actualité. Si au niveau des choix du pays, en termes de formation, on décide, par exemple de former en masse des ingénieurs dans le bâtiment, on est obligé de chercher tout ce qui est lié à la production des ingénieurs. Je me rappelle une année où on devait mettre en place des écoles préparatoires. Donc à l’époque, effectivement, avec le ministère de l’Enseignement supérieur, on avait travaillé pour mettre à la disposition des ouvrages dans ce domaine technique.

Les ouvrages sont choisis donc en termes de qualité, de la pertinence, de la force à transformer les consciences et souvent aussi des rapports économiques. Qu’est-ce qui peut, tout en étant très utile aussi, rapporter de l’argent pour faire fonctionner la librairie ? Il y avait plusieurs analyses qui prennent en compte la pertinence, la rentabilité et la rotation.

Alors, Mercury est là depuis quelques années déjà. Le marché burkinabè permet-il réellement à une maison d’édition de vivre de son activité ?

Une maison d’édition naît souvent pour répondre toujours à un besoin. Nous avons ouvert et fait fonctionner d’abord la librairie. Mais en faisant fonctionner la librairie, on était confronté à de demandes dans le domaine de l’édition. J’ai accompagné plusieurs personnes à éditer leurs ouvrages en France. Mais quand on édite en France, ça fait fuir toutes vos idées vers un pays.  Un cadre du ministère de la Culture, en détachement dans un projet, m’a alors interpellé pour que je puisse créer une maison d’édition. Pour lui, après analyse, notre librairie avait le potentiel pour l’édition. On a même soumis un dossier qui avait été validé et il restait à trouver des financements pour pouvoir financer la maison d’édition. Mais on est resté dans ça et ça n’a pas marché.

Cependant, j’avais compris que dans le domaine de l’édition, on avait un rôle à jouer, surtout que beaucoup d’anciens et de retraités venaient me voir avec des idées, sans savoir comment mettre en œuvre tout ça pour publier. En fait, moi j’ai dû ouvrir la maison d’édition pour répondre à un besoin. Ce n’était pas un besoin économique, c’était vraiment un besoin de faire en sorte que les idées de nos anciens, les idées de nos personnes qui ont des compétences avérées dans le domaine ne puissent pas fuir le pays, qu’on puisse travailler pour les recentrer ici. J’ai accompagné les auteurs à publier à l’étranger pendant une quinzaine d’années, et c’est vraiment ces trois dernières années qu’on a intensifié la production littéraire des Burkinabè. A ce jour, nous avons édité entre 200 et 250 œuvres.

Avec votre expérience dans le domaine de la librairie et de l’édition, pouvez-vous nous dire où se situe aujourd’hui la principale difficulté économique de l’édition au Burkina Faso? Est-ce produire des livres, les vendre? Ou trouver les lecteurs ?

C’est la non-lecture qui est le principal problème, parce que les gens ne lisent pas.  Ils font de la mauvaise lecture. Ils lisent des infos polluées sur les réseaux sociaux. Dès qu’il y a une mauvaise information, tout le monde lit. Mais lire une bonne information dans un livre, les gens ne le font pas. Le gros problème, c’est la non-lecture, et c’est de travailler pour amener les gens à la lecture. Sinon, les livres tels qu’ils se présentent aujourd’hui, si ça continue comme ça, les éditeurs comme nous autres-là, si ce n’est pas vraiment par sentiment patriotique ou sentiment de contribuer au rayonnement culturel, on avait jeté l’éponge depuis longtemps. Quand vous regardez nos investissements personnels que nous faisons et le retour sur cet investissement, c’est difficile. Mais pour moi, c’est comme une sorte de fierté de faire sortir un livre qui va compter dans la bibliographie nationale. C’est déjà une bonne contribution à faire en sorte que littérairement, on ait de la réponse à un certain nombre de sujets.

Parmi le peu de lecteurs que vous avez, qui sont-ils ?

Le peu de lecteurs que nous avons se retrouve parmi les cadres de l’Administration qui souhaitent évoluer, de jeunes universitaires qui vont se mettre à aller chercher des ouvrages pour soutenir, de jeunes lectrices curieuses d’un sujet bien donné, qui vont venir s’y cultiver…. Les lecteurs, ils ne sont pas très nombreux, mais chacun vient avec un centre d’intérêt précis, guidé par des intentions qui lui sont propres.

L’enjeu pour nous, c’est de définir aujourd’hui le nouveau type de lecteur, celui qui, aujourd’hui, au dépit du numérique qui inonde nos appareils, a envie de se construire de l’intérieur, mais de façon forte et profonde, pour être quelqu’un de différent, pour être quelque chose de totalement nouveau, pour lui-même et pour l’humanité, pour contribuer avec de vraies compétences internes, pour éveiller, pour faire avancer les choses dans notre pays. C’est de définir un nouveau profil de lecteur.

Sinon, les profils qu’on a ne sont pas de bons profils. Et le numérique ne va pas aider, puisqu’il y a beaucoup de choses erronées sur le net, qui égarent même les gens. Si vous pouvez prendre quelque chose sur le net, avec l’IA aujourd’hui qui peut générer n’importe quel contenu, l’IA peut dire tout ce que vous voulez, mais le problème est, est-ce crédible ?

Justement, en parlant du numérique, quelle place accordez-vous au numérique et aux réseaux sociaux dans la promotion et la commercialisation des livres ?

Le numérique a révolutionné le secteur du livre, en termes de promotion, en termes de commercialisation, en termes de promotion de notre culture de façon générale, puisque le numérique permet de découvrir des zones d’ombre. Il y a du bon dans le numérique, il y a aussi du mauvais dans le numérique. Il faut savoir juste le fermer souvent et ouvrir son livre. Le numérique permet aujourd’hui qu’un livre qui est sorti au bout d’une heure puisse être servi tout de suite à quelqu’un qui est dans un studio à l’autre bout du monde. Ça, c’est vraiment la force du numérique : réduire les écarts, les frontières dans la circulation des œuvres ou des idées. Il y a des ouvrages que nous publions et déjà des librairies qui sont basées en France nous écrivent pour savoir comment on fait pour les acheminer à ceux qui veulent acheter.

Si vous deviez identifier les trois grands défis qui détermineront l’avenir du livre au Burkina Faso pour les cinq prochaines années, lesquels seraient-ils ?

L’un des premiers défis est de trouver les moyens pour freiner le poids du tout numérique dans l’éducation de nos enfants. Ça, je l’ai dit parce qu’il y a des pays qui se sont mis très vite là-dedans, mais aujourd’hui, ils sont en train de revenir, parce qu’ils se rendent compte que les enfants sont complètement perdus. Un pays comme la Suède a décidé d’abandonner le tout numérique et de réinvestir massivement dans les ouvrages en papier.

Deuxièmement, il faut qu’on ait une bonne politique culturelle du livre, assez forte au Burkina. C’est vrai qu’il y a des éléments qui régulent cela, mais quand vous regardez sur le marché du livre aujourd’hui, beaucoup de travers, de déchets, de piratage. Les gens piratent des ouvrages qui sont venus de l’étranger, c’est vrai, c’est bien parce que ça peut répondre à un problème. Mais si on n’arrête pas la machine, ça va commencer à nous brouiller, nous les auteurs mêmes à l’interne. Donc, il faudrait qu’on regarde comment mettre en place des mécanismes pour diminuer le poids du piratage dans l’économie du livre, sinon ça va tuer les secteurs.

Et le prochain défi, c’est comment aujourd’hui, en tant qu’acteur du livre, on exploite intelligemment cette histoire d’intelligence artificielle. C’est un nouveau phénomène et il faudrait peut-être aller dans une perspective de labellisation. Si je sors un ouvrage et je dis que c’est un ouvrage écrit par un humain, peut-être que ça peut faire une différence aujourd’hui.  Les données auxquelles on a accès avec l’IA, ce sont les données des Européens, puisque l’Africain est resté dans l’oralité. Il faut sauvegarder nos données de telle sorte qu’elles puissent rester authentiques. Quand un Africain écrit un livre, c’est tellement authentique que ça va amener les gens à venir le chercher, parce que quand c’est écrit par la machine, on le sait…. Du coup, notre défi aujourd’hui, c’est de voir comment, au niveau politique, on peut arriver à mettre des espèces de paravents pour qu’on ne fasse pas avaler à nos enfants du tout numérique. C’est de donner la force à nos créations endogènes. C’est de donner la force à nos auteurs qui écrivent endogène et de faire en sorte que ces valeurs-là soient enseignées ou remplacent des outils qui existent déjà, qui n’ont rien à voir avec nous quelquefois. C’est de capitaliser là-dessus pour inverser.

La Rédaction

La bibliographie de Thierry Millogo

2023 : Le principe favorable

2024 : Devenir un ancêtre. Spiritualités, liens intergénérationnels et valeurs ancestrales.

2024 : Les opportunités sont partout : extrait de « Le Principe favorable ».

2026 : À la recherche de mon identité : découvrir mes racines et savoir qui je suis.

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