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Mettre à profit l’épargne africaine

Les économies africaines ne pourront atteindre leurs objectifs de développement que si elles parviennent à mobiliser leurs propres ressources. Il est pour cela impératif que les dirigeants politiques se posent une question fondamentale : où se trouvent les plateformes d’investissement nécessaires pour canaliser efficacement l’épargne intérieure vers des investissements productifs ?

Ce n’est pas le manque d’épargne qui constitue le problème de l’Afrique. À l’échelle du continent, les fonds de pension, assureurs, fonds souverains et banques détiennent d’ores et déjà près de 1.000 milliards $ de capitaux à long terme, et ces réserves ne cessent de croître. Ce n’est pas non plus l’aversion au risque. Les investisseurs institutionnels africains seraient, en effet, ravis de disposer d’opportunités crédibles et bien structurées leur permettant d’investir chez eux. Ce qui fait défaut, ce sont les passerelles entre l’épargne et les investissements productifs. En l’absence de telles passerelles, les capitaux se tournent vers les instruments les plus simples à disposition. Sur la plupart des marchés africains, il s’agit des obligations souveraines à court terme. Quelle que soit l’ambition des investisseurs, leurs options demeurent limitées par l’architecture financière. Si cette précision revêt une importance particulière, c’est parce que le débat sur la mobilisation de l’épargne intérieure évoque bien souvent la nécessité de « débloquer » ces capitaux d’une manière ou d’une autre. Or, cette épargne n’est pas inactive. Elle est principalement canalisée vers la dette publique, qui représente environ 60 à 70 % des portefeuilles des fonds de pension dans de nombreux pays africains, faute d’alternatives adaptables à grande échelle. Les règles prudentielles, les cadres règlementaires rigides et l’absence quasi totale d’instruments à long terme diversifiés et à crédit rehaussé ne laissent aux fonds de pension d’autre choix que d’investir massivement dans les titres d’État.

Cette dynamique crée, au fil du temps, une vulnérabilité structurelle plus profonde. Lorsque l’épargne nationale finance principalement les déficits publics, les bilans des institutions financières et des gouvernements deviennent étroitement liés. Les tensions budgétaires se transforment rapidement en tensions financières. Une détérioration de la solvabilité souveraine se répercute alors sur les portefeuilles de retraite, les actifs bancaires et les réserves d’assurance, concentrant le risque plutôt que de le disperser.

La souveraineté financière ne se résume pas à la capacité d’emprunter sur le marché intérieur. Elle nécessite des bilans nationaux diversifiés, qui canalisent l’épargne à long terme en direction d’actifs productifs, plutôt que d’amplifier la fragilité systémique. Une économie au sein de laquelle l’épargne circule principalement entre l’État et les institutions financières n’est pas véritablement souveraine.

Pour rompre avec ce schéma, une architecture institutionnelle réfléchie est nécessaire. Les banques de développement sont idéalement positionnées pour mener cet effort, dans la mesure où elles travaillent à la fois avec les ministères des Finances, les banques centrales, les régulateurs, les gestionnaires d’actifs mondiaux et les financeurs de projets. Cette position privilégiée leur permet d’harmoniser les conditions règlementaires, budgétaires et financières propices à l’émergence de nouvelles classes d’actifs.

Pour remplir ce mandat, il est nécessaire d’agir sur trois fronts, dont le premier réside dans l’harmonisation règlementaire. Dans une grande partie de l’Afrique, les cadres prudentiels ont été rédigés à une époque à laquelle les obligations souveraines constituaient le seul actif à long terme réaliste à la disposition des investisseurs institutionnels, et la plupart des pays du continent n’ont toujours pas adapté leurs règles.

Le problème ne réside pas dans le traitement préférentiel accordé à la dette souveraine, qui constitue une pratique courante à l’échelle mondiale, mais dans la création de nouveaux instruments avant que les catégories règlementaires puissent s’adapter. En l’absence de classifications claires, des instruments, même bien structurés et notés « investment grade », s’inscrivent en concurrence, à des conditions défavorables, avec des obligations d’État que les régulateurs savent déjà gérer.

En collaborant avec les régulateurs et les ministères des Finances, les banques de développement peuvent contribuer à faire en sorte que les cadres règlementaires suivent le rythme des nouveaux instruments, et que les instruments à crédit rehaussé deviennent aussi familiers que les obligations souveraines pour les autorités de surveillance des fonds de pension. Certes exigeant, ce travail constitue précisément ce qui distingue les marchés de capitaux fonctionnels de ceux qui manquent de profondeur.

Le deuxième front concerne la construction de plateformes. Les investisseurs institutionnels n’investissent pas dans des projets individuels, mais dans des actifs reconnaissables, standardisés et adaptables à grande échelle, dotés de profils de risque clairs. Un projet d’infrastructure isolé, aussi bien conçu soit-il, ne constitue pas une classe d’actifs, contrairement à une plateforme programmatique regroupant des projets selon des normes communes, des structures de risque partagées et un traitement règlementaire cohérent. C’est ce qui fait la différence entre une transaction ponctuelle et un marché.

La société kenyane Dhamana Guarantee Company offre ici un modèle utile. Créée sous la forme d’une institution privée non bancaire – avec des fonds propres en provenance de la Banque africaine de développement, du Private Infrastructure Development Group soutenu par le Royaume-Uni, ainsi que du Fonds de pension du comté de Nairobi – Dhamana fournit des garanties de crédit irrévocables et inconditionnelles pour les obligations infrastructurelles, en monnaie locale, dans toute l’Afrique de l’Est. En renforçant la solvabilité de ces obligations, ces garanties contribuent à les faire entrer dans la catégorie « investment grade » exigée par les règlementations en matière de retraite et d’assurance.

Aspect essentiel, ces garanties correspondent à des instruments privés, non souverains, conçus pour réduire la dépendance vis-à-vis des bilans publics. La présence d’un fonds de pension national parmi les actionnaires fondateurs de Dhamana ne constitue pas un hasard, mais au contraire un signal. Modifiez l’instrument, et vous transformez la destination de l’épargne.

Un troisième problème, moins visible mais tout aussi contraignant, réside dans le déficit analytique auquel sont confrontés les investisseurs nationaux. Un gestionnaire de fonds de pension ghanéen et un assureur ivoirien ne disposent pas de l’infrastructure de recherche d’un gestionnaire d’actifs mondial. Ils ne sont pas en capacité de souscrire de manière indépendante des obligations infrastructurelles, de modéliser les flux de trésorerie de prêts titrisés accordés à des petites et moyennes entreprises, ni de soumettre les obligations vertes en monnaie locale à des tests de résistance face à des scénarios macroéconomiques. En l’absence d’une telle capacité, les obligations souveraines– familières, notées et liquides – deviennent la solution par défaut.

Les banques de développement peuvent servir d’infrastructure analytique commune pour les marchés nationaux. Elles peuvent produire des évaluations de crédit standardisées pour les nouvelles classes d’actifs, publier des cadres de risque sectoriels que les investisseurs institutionnels peuvent utiliser comme repères de souscription, et organiser des forums permettant aux administrateurs, ainsi qu’aux directeurs des investissements de dialoguer directement avec les régulateurs et les financeurs de projets. En réduisant les coûts de transaction, cette infrastructure institutionnelle canalise les flux de capitaux en direction d’actifs productifs plutôt que vers les obligations souveraines.

Copyright: Project Syndicate, 2026.

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Par Gomez Agou

Permettre à l’épargne nationale d’affluer là où elle est le plus nécessaire

L’harmonisation règlementaire, la mise en place de plateformes et la capacité analytique partagée dépendent, certes, de la discipline macroéconomique. Le risque souverain influence le coût du capital au sein de toutes les économies, mais lorsque les institutions financières détiennent un volume important d’obligations d’État, les tensions budgétaires se propagent rapidement à travers le système financier. Les garanties ou les instruments de financement mixte, lorsqu’ils sont conçus indépendamment de la gestion de la dette souveraine, risquent de déplacer la fragilité plutôt que de la réduire. Il est par conséquent essentiel d’intégrer la discipline budgétaire souveraine et la conception de marchés de capitaux nationaux. Les banques de développement disposent ici d’un avantage comparatif évident, dans la mesure où elles peuvent réunir économistes, décideurs politiques et investisseurs dans un cadre unifié, au sein duquel la réussite n’est pas jugée en fonction du volume des prêts, mais à l’aune de la qualité, de l’ampleur et de la résilience des capitaux qu’elles contribuent à mobiliser. La question ne consiste pas à savoir si l’Afrique est capable de réunir les capitaux nécessaires pour financer son développement économique. Une grande partie de ces capitaux existe déjà au sein de son propre système financier. La tâche qui nous attend consiste à mettre en place l’architecture institutionnelle qui permettra à l’épargne nationale d’affluer là où elle est le plus nécessaire.

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