A la uneTribune

Comment l’Afrique peut-elle échapper au piège de la dette

DAKAR—Le récit selon lequel l’Afrique serait confrontée à une crise de la dette persistante s’est enraciné. En réalité, bien qu’il représente près d’un cinquième de la population mondiale, le continent ne pèse que moins de 3 % de la dette souveraine mondiale. À l’inverse, l’Union européenne et les États-Unis en représentent une part bien plus importante (près de 16 % et plus de 34 %, respectivement). De plus, le ratio dette/PIB moyen de l’Afrique, à 67 %, est nettement inférieur à ceux de l’Europe (88,5 %), des États-Unis (122,6 %) et du Japon (236,7 %).

Pourtant, de nombreux pays du continent le moins endetté — et le plus assoiffé de capitaux — restent prisonniers d’un piège de la dette. Les 12 et 13 mai 2026, le Sénégal accueillera une conférence internationale pour répondre à l’aggravation de la crise de la dette du pays et, surtout, à l’un de ses principaux moteurs : les asymétries structurelles inscrites dans le système financier mondial. Cette architecture défaillante a entravé l’accès de l’Afrique à des capitaux abordables et de long terme, et a empêché le continent de diversifier ses sources de croissance et ses échanges, transformant la dette — d’instrument de développement maîtrisable — en un cycle auto-entretenu de vulnérabilité.

En particulier, le basculement vers un endettement de marché coûteux et de court terme, dans un contexte de recul des prêts concessionnels, a enfermé les pays africains dans des cycles d’endettement et de dépendance extérieure. Contraints par des paysages monétaires fragmentés et des marchés financiers domestiques insuffisamment développés, les pays africains sont forcés d’emprunter en devises étrangères, principalement en dollars américains. Il en résulte des désajustements de change et une exposition à des sorties de capitaux désordonnées, ainsi qu’aux risques de change et de taux d’intérêt, notamment, lors des inflexions de politique monétaire de la Réserve fédérale américaine et d’autres grandes Banques centrales.

La contrainte de balance des paiements associée au financement en dollars crée une boucle de rétroaction négative. Des chocs économiques exogènes déclenchent une fuite vers les valeurs refuges, des arrêts brusques des entrées de capitaux et une dépréciation des monnaies, autant de facteurs qui alourdissent le fardeau de la dette. Les décideurs imposent alors l’austérité budgétaire, ce qui ralentit davantage la croissance et les recettes, rendant encore plus difficile le service de la dette à l’avenir.

Les agences de notation, telles que S&P, Fitch et Moody’s, aggravent le piège de la dette en attribuant à la plupart des pays africains des notes plus faibles, ce qui renchérit fortement leurs coûts d’emprunt et limite leur accès aux marchés. Les obligations souveraines émises par les pays africains offrent généralement des rendements de 8 à 15 %, en contraste saisissant avec les 1 à 5 % observés en Europe et en Amérique du Nord. Ces écarts imposent des coûts macroéconomiques élevés. Selon le Programme des Nations unies pour le développement, les évaluations subjectives des agences de notation auraient coûté aux pays africains environ 74,5 milliards de dollars.

Ces surcoûts contribuent à créer un surplomb de dette. Les paiements d’intérêts représentent désormais plus de 20 % des recettes publiques dans plusieurs pays africains — dont environ 40 % au Nigeria et plus de 70 % en Égypte — imposant ainsi des coûts d’opportunité considérables au développement. Des ressources qui pourraient être consacrées aux infrastructures, à la politique industrielle, au développement du capital humain et à la montée en gamme technologique sont au contraire redirigées vers le service de la dette.

Ainsi, l’Afrique paie très cher non pas en raison du volume de dette accumulée, mais à cause de la manière dont cette dette est structurée et perçue. Pour les pays africains, emprunter moins coûte plus cher, ce qui fixe des attentes irréalistes en matière de retour sur investissement et fragilise encore la soutenabilité de la dette. Résultat : un nombre croissant de pays africains ont eu recours à des reconductions et à des opérations de refinancement — comme l’émission de nouveaux eurobonds — pour honorer des échéances arrivant à maturité, s’enfonçant davantage dans le piège de la dette.

Cela a accéléré, au cours des dernières décennies, le passage de prêts concessionnels de long terme à une dette commerciale de court terme. Les créanciers privés détiennent désormais plus de 40 % de la dette publique extérieure de l’Afrique, contre 17 % en 2000. Des prêts à maturité plus courte compressent les calendriers de remboursement, accroissent les risques de refinancement et s’accordent mal avec les objectifs de développement de long terme du continent. Ils augmentent aussi le risque de concentration des échéances. Cette année, par exemple, les pays africains font face à un record de 90 milliards de dollars d’un « mur de dette » dû à l’arrivée à maturité d’eurobonds. Des arbitrages difficiles seront probablement nécessaires.

Parallèlement, l’Afrique fait face à d’autres contraintes économiques. Le continent perd plus de 50 milliards de dollars par an en sorties financières illicites via la sous- ou surfacturation des échanges, des prix de transfert abusifs et l’évitement fiscal. Le système financier mondial facilite ces fuites grâce aux juridictions opaques et à une coopération multilatérale limitée en matière de fiscalité internationale.

En outre, l’érosion du capital humain et un déficit chronique d’infrastructures, dans un environnement où l’austérité est souvent la norme, rendent de nombreuses économies africaines vulnérables aux chocs sur les matières premières, qui gonflent les engagements extérieurs. Lorsque des crises de balance des paiements finissent inévitablement par éclater, les gouvernements africains sont contraints d’emprunter en devises étrangères et de mettre en œuvre des programmes d’ajustement qui privilégient la consolidation budgétaire à court terme au détriment du développement de long terme. Les mesures d’austérité procycliques de ces programmes peuvent contribuer à stabiliser les finances publiques, mais elles affaiblissent souvent la capacité de l’État et réduisent le potentiel de croissance. Avec le temps, cela conduit à des cycles répétés d’emprunt, de crise et d’ajustement — la définition même d’un piège de la dette.

L’Afrique n’est pas lourdement endettée ; elle est victime d’inégalités profondément ancrées, soutenues par une architecture financière internationale qui empêche la transformation structurelle des économies et perpétue les crises de la dette. Si le monde veut tirer parti du dividende démographique africain et libérer son potentiel de croissance — deux éléments essentiels au maintien de la stabilité financière mondiale —, les institutions, les règles et les normes de la gouvernance mondiale doivent devenir plus équilibrés et davantage orientées vers le développement.o

Copyright : Project Syndicate, 2026.

www.project-syndicate.org

Par Hippolyte Fofack

 

Rompre le cycle de dépendance

Pour rompre le cycle de dépendance et accélérer le développement, les décideurs doivent repenser l’architecture financière mondiale. Aligner les maturités de la dette sur des objectifs de développement de plus long terme suppose d’améliorer l’accès aux financements concessionnels, ce qui peut passer par le renforcement de la base de capital des institutions de financement du développement. À l’échelle régionale, il faut accélérer l’intégration monétaire et le développement de marchés de capitaux domestiques plus profonds, afin de soutenir l’emprunt de long terme en monnaies locales et de corriger les désajustements structurels entre la devise d’endettement et la génération de revenus.

Il est également crucial de réformer les méthodologies des agences de notation, afin d’assurer une égalité d’accès à un financement du développement abordable et de réduire la fréquence des politiques procycliques. Cela permettra non seulement de restaurer la crédibilité de ces institutions, mais aussi de favoriser la croissance et un développement durable. Enfin, la communauté internationale devrait considérer la consolidation budgétaire et la soutenabilité de la dette comme des moyens au service d’un objectif plus large : promouvoir le développement économique de l’Afrique.

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page