La Société industrielle de l’agroalimentaire pour la transformation des oléagineux (SIATOL), créée en 2010, est spécialisée dans la transformation locale du soja à Ouagadougou. Elle produit de l’huile de soja raffinée et des tourteaux pour l’alimentation animale. Pionnière dans la production d’huile de soja raffinée au Burkina Faso, l’expansion de la société a abouti à l’inauguration d’un nouveau complexe de 2 milliards FCFA, en février 2026, à Kossodo, augmentant fortement sa capacité de production. Avec son Directeur général, Marcel Ouédraogo, L’Économiste du Faso a voulu comprendre la mise en place de son entreprise, les défis du secteur, et les perspectives. Pour lui, pour peu que l’ensemble des acteurs arrivent à parler le même langage, le pays peut s’autosuffire en huiles alimentaires. L’entretien a eu lieu le 16 avril 2026.
L’Economiste du Faso : SIATOL a démarré ses activités de transformation en 2011, dans des conditions modestes, avec des équipements de seconde main et une capacité limitée. D’où vous est venue l’idée de mettre en place SIATOL ?

Marcel Ouédraogo, DG SIATOL : C’est en partant de la production que l’idée de la valorisation de la graine de soja est venue. Pendant plus de dix ans, j’ai travaillé dans l’organisation des producteurs au niveau des campagnes du pays pour la mise en production, la contractualisation et la mise en relation entre les producteurs et les acteurs économiques de la transformation. En son temps, il fallait reconnaître quand même qu’il n’y avait pas beaucoup d’unités de transformation de soja.
C’était vraiment la petite transformation artisanale, soit de lait de soja, de brochettes, du soja purifié pour la nutrition animale, alors que les producteurs avaient vraiment un intérêt à développer la culture du soja : il s’adaptait aux conditions agro-pédagogiques et climatiques de certaines parties du Burkina, donc sa culture est relativement facile à mettre en place avec peu d’intérêts. En termes d’avantages économiques, les producteurs ont vu quelque chose de plus intéressant par rapport aux cultures traditionnelles.
Ils ont alors augmenté leur superficie et il y avait de plus en plus du soja sur le marché, à tel point qu’à un moment donné, la transformation ne pouvait pas absorber toute la production. Une partie même avait commencé à être exportée, notamment du soja biologique. Nous nous sommes dit : pourquoi ne pas aller vers une forme de transformation en tout cas plus importante, qui allait absorber une plus grande partie de la production ?
Et quand on essaie de voir dans l’environnement, pas seulement africain, même mondial, on se rend compte que la forme de transformation du soja qui est la plus développée, c’est la trituration. Ça veut dire que plus de 80% du soja produit dans le monde est transformé en tourteaux de soja et en huile de soja, parce que le sous-produit de tourteau de soja est un ingrédient fortement demandé dans le domaine de la nutrition animale.
La demande en tourteau de soja ayant augmenté, les cultures intensives se sont généralisées dans plusieurs parties du monde pour pouvoir satisfaire ce marché.
Par exemple, la Côte d›Ivoire, autour des années 2010, importait autour de 70 000 tonnes de tourteau de soja du Brésil pour son élevage, pendant que le Burkina ne produisait même pas 15 000 tonnes. Rien que pour satisfaire les voisins ivoiriens seulement, il y avait déjà un intérêt à produire le soja.
On s’est alors dit qu’on va produire du tourteau et de l’huile de soja, d’une part, et d’autre part, travailler à ce que ce tourteau améliore les formulations pour l’alimentation animale. Et c’est de là, en fait, qu’est partie l’idée de création de SIATOL.
SIATOL est beaucoup plus connue dans l’aliment volaille, mais vous avez aussi d’autres produits. Qu’est-ce que vous mettez sur le marché concrètement ?
Nous avons deux gammes ou deux types de produits. Il y a les produits liés à l’alimentation animale et les produits liés à l’alimentation humaine. Pour l’alimentation humaine, c’est assez rapide, c’est l’huile de soja que nous avons en quatre conditionnements : 20 litres, 5 litres, 3 litres et 1 litre.
Au niveau de la nutrition animale, on a des aliments complets pour la volaille, aussi bien pour les poulets de chair que la volaille locale améliorée et même les poules pondeuses. On produit aussi des concentrés alimentaires, c’est-à-dire des aliments semi-finis dans lesquels l’on trouve tous les ingrédients techniques difficiles à avoir sur place par tout le monde ou bien difficiles à être sûr de la qualité. On revend ces concentrés comme tel, afin qu’un autre fabricant puisse trouver dans sa localité des éléments complémentaires pour reconstituer l’aliment complet. Les derniers venus, ce sont les aliments pour les ruminants et les vaches laitières que nous avons lancés cette année sous forme farineuse et granuleuse.
Vous venez d’inaugurer un nouveau complexe industriel estimé à 2 milliards FCFA, le vendredi 27 février 2026, dans la zone industrielle de Kossodo, à Ouagadougou. Comment avez-vous pu mobiliser les fonds nécessaires pour ce projet ?
Je ne vais pas dire que c’est une longue histoire, mais c’est une histoire avec pas mal de péripéties. J’ai travaillé dans un programme de développement de l’huile de soja, donc je n’étais pas un entrepreneur plein avec beaucoup de ressources. On ne va pas dire qu’on a commencé à partir de zéro, mais c’est avec des revenus de départ, des moyens de départ assez modestes. On a ensuite essayé de construire un business model qui tient la route et c’est ce business model qui a permis, au fil du temps, de mobiliser les ressources.
Si le business model est solide, et que même vous commencez avec des moyens modestes, l’historique permet, en fait, de comprendre le sentier d’expansion de l’entreprise.
On a commencé justement avec des moyens modestes et des équipements de seconde main. Mais en essayant vraiment de mettre l’accent sur la qualité et satisfaire les besoins des clients, la demande s’est constituée et elle nous a tirés vers l’avant.
On peut commencer par un premier partenaire qui n’a pas beaucoup de moyens mais qui arrive vraiment à vous accompagner, et ça permet de faire un pas. Et c’est comme ça qu’on a pu avoir l’accompagnement des microfinances, des banques commerciales, des fonds d’investissement et même des programmes de développement. Chacun est venu à une étape. Mais à chaque fois, on a des arguments pour montrer que vu ce qui s’est passé, on peut faire un pas, deux pas avec ce nouveau partenaire. Et c’est comme ça qu’on a pu mobiliser les moyens financiers.
Un tel projet constitue des opportunités d’emplois. En termes de ressources humaines, combien de personnes avez-vous besoin pour fonctionner ?
Effectivement, au niveau de SIATOL, avant l’effectif, il y a un peu les compétences. On a essayé de mettre en place une ressource humaine qui puisse répondre aux besoins de l’entreprise. On a quatre départements et chaque département est piloté par au moins un Master 2, et après, on a le service des diplômés de maîtrise.
Aujourd’hui, nous sommes à 135 personnes parmi lesquelles on retrouve des ingénieurs, des Docteurs vétérinaires, des gestionnaires. Vraiment, on a essayé de mettre l’accent sur la qualité des ressources humaines et de pouvoir, en fonction des besoins du poste, trouver les compétences qu’il faut à ce poste.
Cette nouvelle unité produit de l’huile de soja raffinée, commercialisée sous la marque SIATOL, ainsi que du tourteau utilisé dans la fabrication d’aliments complets pour volaille et bétail. Quelle est la capacité pour chaque produit ?
Actuellement, notre capacité est de 3 000 tonnes d’huile qu’on peut raffiner annuellement. On peut produire autour de 10 000 tonnes aussi de tourteaux de soja. Et en termes d’aliments complets pour volaille et bétail, nous avons une capacité de 30 000 tonnes.
Alors, l’une des difficultés aussi de nos unités de transformation reste la présence ou la disponibilité de la matière première. C’est vrai que vous avez expliqué que la création de SIATOL est venue du besoin de soutenir le producteur par la transformation de ses produits. Mais aujourd’hui, avez-vous des garanties pour la disponibilité de vos matières premières ?
Garanties, c’est trop dire. Je pense que chaque année, c’est une expérience, un combat. Mais on est conscient aussi qu’une entreprise doit avoir une stratégie pour garantir en quantité et en qualité son approvisionnement en matière première. Et nous, nous avons opté de développer des relations contractuelles durables avec les organisations de producteurs. Et comme je le disais tantôt, j’ai commencé par-là, si bien qu’on a des réseaux de producteurs au niveau du Centre-Ouest, du Grand-Ouest, on est vraiment en constitution. Depuis plus de dix ans, on passe des contrats de production avec les producteurs.
L’idée, c’est de rassurer chaque partie sur les conditions du marché. Nous, généralement, on s’engage sur les quantités à acheter, sur un accompagnement technique, parce qu’on a aussi des techniciens qui suivent les producteurs de soja et de maïs, et sur une facilitation aussi d’accès aux intrants dans la mesure du possible. Et les producteurs s’engagent à suivre justement les critères de qualité. Il y a un cahier de charges qualité que nous exigeons, et aussi à respecter les quantités contractuelles pour pouvoir nous permettre de respecter nos plannings de production. Et donc, la première stratégie, c’est vraiment de collaborer déjà avec les producteurs. Ça reste insuffisant, et nous travaillons aussi avec des commerçants et des entreprises qui se sont spécialisées dans l’agriculture.
La demande annuelle en huile alimentaire au Burkina Faso est estimée à environ 95 000 – 100 000 tonnes, avec une croissance de 4 % par an. La production locale (coton, soja) couvre environ 30 000 à 50 000 tonnes, entraînant un déficit comblé par des importations (palme, soja). Comment peut-on combler ce déficit tout en réduisant les importations ?
Partons simplement d’un constat. Quand on regarde les capacités installées pour transformer les différentes matières premières, oléagineuses, comme on parle des graines oléagineuses, on est à plus d’un million de tonnes. Cela veut dire que si on prend toutes les entreprises installées, au niveau des capacités, on est à un million de tonnes. Prenons juste 10%, ça fait 100 000. Cela signifie que si toutes les unités de transformation avaient des matières premières et travaillaient à temps plein, et bien sûr derrière, si toutes ces unités proposent des produits de qualité qui répondent effectivement aux exigences des consommateurs, en termes bien sûr de qualité et de prix, on n’aurait même pas besoin d’importer. Peut-être qu’on allait exporter de l’huile.
Qu’est-ce qui fait défaut ? C’est justement les matières premières. Au niveau du coton, il y a 8 ans, on est arrivé à 800 000 tonnes. Après, on a commencé à régresser. Le soja, pendant ce temps, était en train de monter, mais pas dans le même rythme que la régression, si bien que globalement, comme pendant les 10 dernières années, il y a des moments où on a régressé en termes d’offres d’huile alimentaire. Mais c’est essentiellement lié à l’absence de matières premières en quantité, surtout.
Le soja vient de se positionner il y a juste quelques années. Il y a d’autres graines oléagineuses comme le sésame, l’arachide.
Mais souvent, il y a des contraintes. Il y a la question de la rentabilité, de l’accessibilité, les conditions de stockage de ces matières premières, les conditions de valorisation des sous-produits des matières premières oléagineuses. Parce que si vous faites l’extraction de l’huile, l’huile ne va pas rentabiliser votre modèle. Il faut que le sous-produit ait un marché structurant avec des prix intéressants pour que les deux ensembles solidifient le modèle. Et c’est ce qui manque, en fait, à notre pays pour pouvoir réduire les importations.
Heureusement, on constate vraiment de nouvelles dynamiques avec les autorités où il y a un accent qui est mis sur le contenu local, sur l›augmentation de la superficie des matières, sur les agriculteurs au niveau national, l›accompagnement des producteurs, l›investissement dans les milieux ruraux. Et on pense que ça va certainement contribuer à augmenter l›offre des graines, la disponibilité des graines pour pouvoir alimenter les huiliers.
Vous nous avez expliqué la stratégie que vous avez mise en place pour vous approvisionner en matières premières et ce que l’État fait comme efforts. Mais à un moment donné, ceux qui sont au début de la chaîne, notamment les producteurs, trouvent souvent qu’ils sont les plus délaissés de la filière, à travers les prix d’achat qu’on leur propose. Alors vous, à votre niveau, que pensez-vous qu’on puisse faire encore pour que chacun puisse trouver son compte, afin de combler les déficits en matière de production ?
Pour être clair, je pense qu’il faut mettre l’accent sur la contractualisation. L’avantage de la contractualisation, c’est quoi ? C’est qu’elle permet un débat en amont. Avant même de s’engager formellement, c’est de discuter ensemble sur les conditions de mise en production, de mettre ça sur un papier et chacun signe. Par exemple, si le transformateur a une idée sur ses prix d’approvisionnement, le producteur aussi aura une idée sur ses prix de cession.
S’il y a un écart en amont, vous êtes obligés de trouver ensemble les solutions à cet écart. C’est ça qui va permettre aux gens de faire des concessions ou à l’Etat même de faire des investissements dans certains secteurs.
Après les producteurs, il y a les destinateurs finaux de vos produits finis, par exemple les consommateurs. Certains, par comparaison, trouvent que l’huile de soja proposée par les producteurs locaux est souvent plus chère que les huiles venues d’ailleurs. Comment peut-on expliquer cette situation ?
Bon, souvent, ça nous fait sourire. Il faut comparer l’huile de coton du Burkina à l’huile de coton du Mali. Il ne faut pas comparer l’huile de soja du Burkina à l’huile de Tunisie. Il ne faut pas comparer l’huile de soja du Burkina à l’huile de palme. C’est l’erreur que les gens commettent.
Sinon, si vous comparez l’huile de soja du Burkina à l’huile de soja importée de même qualité, vous allez voir qu’il n’y a même pas à discuter. En même temps, nous savons aussi que la classe moyenne consomme, en général, en tout cas je pense, que plus de 80% de la classe moyenne consomme de l’huile avec un prix dans l’ordre de grandeur autour de l’huile de palme. C’est ça le débat.
Le soja est cultivé une fois par an au Burkina. Le palmier à huile, il est arrêté pour plusieurs années. Ce n’est pas la même culture, ce n’est pas le même système de production agricole de départ, ce n’est pas la même surface…. Mais nous tentons quand même de nous positionner avec des prix qui sont relativement les mêmes. Aujourd’hui, quand vous prenez notre bidon de 5 litres, vous comparez avec l’huile de palme de 5 litres, on est quasiment aligné. Il y a des endroits même où on est légèrement moins cher, parce que l’huile de palme subit le cours mondial des huiles, alors que nous ne sommes pas trop affectés par ce système pour le moment.
On essaie de valoriser le tout aussi dans l’aliment volaille pour compenser, si bien qu’aujourd’hui, je pense que c’est quand même exagéré de dire qu’on est cher par rapport à l’huile de palme.
On voit que vous êtes en train de jouer votre partition, que ce soit dans le domaine de la transformation, des opportunités d’emploi et de mise sur le marché du produit de qualité. Mais les défis aussi restent là. Défi de production à la base, défi de l’organisation des producteurs, défi de faire tourner les machines, défi d’augmenter la production des produits finis. Comment vous vous voyez dans les cinq prochaines années ?
Effectivement, les défis sont au niveau de tous les maillons. Il ne faut pas se leurrer. Et le défi de l’approvisionnement est l’un des plus importants. Il y a aussi la question du financement de la croissance. Nous, on essaie de travailler à renforcer la confiance.
Que ce soit au niveau de la production, que ce soit au niveau des investissements, c’est vraiment l’assurance que le partenaire a, vis-à-vis de vous, qui va déterminer sa disponibilité à augmenter sa superficie, à signer le contrat avec vous, ou bien à vous dire que c’est plus de ressources financières pour réaliser les investissements. Et nous, on souhaite dans les cinq ans avoir vraiment une couverture nationale totale. C’est vrai qu’aujourd’hui, nos produits peuvent aller un peu partout. Mais si toutes les 17 régions demandent maintenant nos produits, forcément ça va finir. Les capacités que j’ai dites tantôt par rapport à notre unité à Kossodo, ces capacités sont déjà à 70% saturées. Et donc, nous sommes déjà sur le projet d’investissement pour doubler, et même tripler sur certaines lignes, nos capacités de production. Pour faire face justement à la potentielle demande pour les années à venir. Et donc, c’est vraiment consolider notre position. Je pense que quand on parle de l’huile de soja et d’aliments de volaille, ce modèle-là, il est quasi unique au niveau du Burkina Faso. Nous sommes les seuls à produire vraiment à ce niveau d’échelle du tourteau de soja. Et on fait beaucoup de produits dérivés pour animaux derrière de l’huile de soja. Et on va jusqu’au raffinage, la production des emballages, le conditionnement.
C’est un modèle qui est quand même assez unique et original qu’il faut consolider. Les indicateurs, en tout cas économiques, montrent que nous sommes sur la bonne voie du modèle, et il nous reste vraiment la consolidation pour garder notre place de leader au niveau de ce secteur-là. o
Entretien réalisé par Moumouni SIMPORE


