La dynamique des institutions politiques au Burkina Faso de 1960 à 2022 et leurs impacts sur le développement

A cause de la politique, ce pays a été le théâtre d’énormes gâchis en termes de ressources humaines : le titre de la pièce maîtresse pourrait être intitulé : Le POUVOIR.
Jacques[1] Austruy définit le développement comme l’ensemble des transformations mentales et institutionnelles qui servent de support à la croissance. Autrement dit, des institutions fortes et stables sont au cœur des changements qualitatifs et durables de la société dans son ensemble. A l’inverse, des instabilités institutionnelles à répétitions créent un climat peu propice à l’investissement et à terme, au développement. Ce qui pose le problème de la qualité des institutions politiques.
Pour le cas du Burkina Faso, de 1960 à 2025, nous avions eu au bas mot 10 coups d’Etat réussis. Si comme le disent les juristes que l’intention vaut l’acte, en ajoutant les tentatives de coups d’Etat non réussies sur la même période, on peut en comptabiliser une vingtaine ou une trentaine. Il devient alors difficile que dans un tel climat d’instabilité chronique, on ait des performances économiques enviables.
Au Burkina Faso, autant des gouvernements élus démocratiquement ont été victimes de coup d’Etat, autant des gouvernements issus de coup d’Etat ont été aussi à leur tour victimes de coup d’Etat.
En effet, Maurice Yaméogo réélu en 1965, Sangoulé Lamizana en 1978, Blaise Compaoré en 1991 et plusieurs fois réélus, Rock Marc Christian Kaboré élu en 2015 et 2020 ont été victimes de coup d’Etat ; à l’inverse Lamizana parvenu par coup d’Etat en 1966, Saye Zerbo en 1980, Jean Baptiste Ouédraogo en 1982, Thomas Noël Isidore Sankara en 1983, Blaise Compaoré[2] en 1987, Henri Sandaogo Damiba en 2022 ont également été évincés par coup d’Etat.
Si bien qu’on donne l’impression que la classe dirigeante ne veut ni la démocratie, ni le socialisme, ni même les régimes issus des coups d’Etat. Que veut-elle alors ? La question mérite d’être posée. Or, aucun système politique n’est ni mauvais ni bon en lui-même par essence : en effet, la démocratie, le socialisme ont réussi ailleurs, et mêmes certains coups d’Etat ont mis leur pays sur la voie de la croissance et de la stabilité institutionnelle (Cas du Ghana de J. Rollings, cas des pays asiatiques et latinos américains dans les années 1970) où les militaires parvenus au pouvoir ont transformé leurs pays pauvres en véritables dragons économiques et d’ilots de prospérité dans des délais raisonnables. Ces pays concurrencent même les pays européens dans plusieurs secteurs économiques de pointe, obligeant leurs industriels occidentaux à une délocalisation afin d’être plus compétitifs.
Qu’est-ce qui peut bien expliquer cette forte propension à l’instabilité politique par les coups d’Etat en lieu et place de la stabilité démocratique au Burkina ?
Il y a, nous semble-t -il, le fait que la démocratie libérale par les urnes est théoriquement facile, mais son jeu et son application sont difficilement acceptables par les acteurs politiques perdant, faisant du coup d’Etat un raccourci pour l’accès au pouvoir d’Etat et profiter de sa rente étatique. De la Haute Volta au Burkina Faso, trois acteurs majeurs ont animé la vie politique :
Primo, les partis politiques dont la mission principale est la conquête et l’exercice du pouvoir d’Etat. Ils peuvent être légaux ou bien clandestins dans leurs manifestations.
Secundo, il y a les organisations syndicales dont la mission principale officielle est la défense des intérêts matériels et moraux des travailleurs en utilisant la liberté de droit de grève ;
Tercio, se retrouve l’armée apparemment neutre dans le jeu politique, mais en réalité sous l’influence des partis politiques.
Seulement, les barrières entre les principaux acteurs ne sont pas étanches : les partis politiques officiels ou clandestins ont leurs syndicats qui adhèrent à leur vision politique ; de même ils ont leurs partisans au sein de l’armée.
La dynamique du jeu est ainsi faite : les partis politiques de l’opposition, ceux qui ont perdu les élections, profitent d’un rien, activent leurs syndicats qui profitent de la liberté et de leur droit de grève pour paralyser le pays ; ce qui donne l’occasion aux politiciens d’activer leur branche armée et renverser le gouvernement officiel par coup d’Etat. Ils se partagent alors les postes du pouvoir, ainsi de suite…Le Président Lamizana l’a dit, Blaise Compaoré l’a confirmé, derrière chaque coup d’Etat, il y a toujours un civil. Comme ce sont les mêmes acteurs qui animaient la vie politique, on a le sentiment qu’ils étaient démocrates le jour et partisans de coup d’Etat la nuit, traduisant ainsi le manque de sincérité dans leurs convictions politiques.
C’était bien connu de tous, que le Mouvement de Libération Nationale parti politique du Pr Ki Zerbo avait des accointances avec les syndicats des enseignants du primaire, du secondaire et certains cadres de l’enseignement supérieur. Soumane Touré un responsable de central syndical bien connu pour son franc-parler ne cachait pas son adhésion au Parti Africain de l’Indépendance (PAI). Il répétait à chacune de ses conférences publiques, à qui veut l’entendre : « je vais faire ma Revolution ». Un autre Joseph Ouédraogo, leader du parti Rassemblement Démocratique Africain (RDA), cumulait ses responsabilités politiques avec celles de Secrétaire général du syndicat chrétien. Même les partis politiques illégaux, clandestins fleurtent avec certaines organisations syndicales. Dans ce domaine, le Burkina Faso n’invente pas la roue : En France, le puissant syndicat, la Confédération Générale des Travailleurs-CGT- entretient des liaisons avec le Parti Communiste Français. C’est pareil en Angleterre où les Travaillistes ont leurs répondants dans le milieu syndical. Si effectivement les deux organisations ont la même perception de la politique, pourquoi ne pas entretenir des relations syndicalo-politiques ?
Au Burkina Faso, ce sont plutôt les acteurs politiques qui ont des problèmes dans le choix et le respect ou le non-respect des règles du jeu de types d’institutions voulues ou imposées, nous conduisant tous dans des débâcles économiques. Les querelles autour du pouvoir d’Etat pour le pouvoir, ont relégué le développement économique au dernier plan de leurs préoccupations.
En Angleterre, si le gouvernement est dissout à 8 heures, le premier conseil des ministres du nouveau gouvernement se tient à 10 heures, pourquoi ? Ils ont de vrais partis politiques, des organisations faites pour la conquête et l’exercice du pouvoir d’Etat avec leurs visions, leurs projets, leurs activités programmées les sources de financement détaillées, et surtout le personnel par ministère connus prêts à prendre la relève.
Or, en Afrique où on prend toujours la caricature des choses pour leur essence, on n’a presque rien de substantiel de parti politique dans sa vraie nature ; aucune formation politique n’a un programme connu, les activités détaillées et chiffrées ; les Européens nous aiment dans cette caricature, puisqu’ils savent très bien, qu’on ira nulle part avec, et ils vont toujours gagner la partie.
Or, tout le drame du pays, de la Haute Volta au Burkina Faso, réside en grande partie dans sa gouvernance politique et économique que l’on peut schématiquement diviser en trois générations d’hommes politiques qui se sont succédées jusqu’à présent :
- Celles des pères fondateurs de 1945 à 1980 :
- Celles des révolutionnaires reconvertis de 1980 à 2022;
- Celles de la nouvelle génération depuis 2022.
De la fin de la deuxième guerre mondiale jusqu’en 1980, les premières générations d’hommes politiques se sont succédées au pouvoir. Au nombre desquels, on peut citer les Ouezzin Coulibaly, Nazi Boni, Philipe Zinda KABORE, Maurice Yaméogo, les frères Ouédraogo, Conombo Joseph, Joseph Ki Zerbo et bien d’autres qui ont animé la vie politique pendant trois décennies et demi. Leurs caractéristiques communes étaient leur patriotisme, leur forte intégration à la culture locale traditionnelle, leur formation dans les établissements scolaires des missionnaires, leur niveau relativement moyen d’instruction. Ils n’ont pas pour la plupart fréquenté dans des universités ; beaucoup se sont limités au premier ou second cycle des lycées et collèges, parfois même moins. Ils étaient handicapés par les ressources humaines de qualités dans la formulation stratégique des projets de développement à l’échelle nationale.
Ils ont reçu une formation politique dans les mouvements syndicaux de l’époque. Ils ont géré le pays en bon père de famille, sans gaspillage, sans pillage des ressources publiques, en toute humanisme sans violence politique excessive. Ils étaient pour nombreux d’idiologie libérale de droite ou de droite chrétienne non communiste, à l’exception du professeur Joseph Ki Zerbo qui prônait un socialisme africain.
Par contre, ils étaient minés par des rivalités de leadership dans leurs formations politiques dans les limites acceptables du jeu politique.
En termes de bilans économiques, en 35 ans, combien de barrages, d’hectares de terres aménagées, de centres de formations agro-pastorales réalisées par an et par province, combien de lycées techniques scientifiques construits dans les régions qui auraient pu permettre à la jeunesse rurale et urbaine de se former et d’affronter avec succès au monde du travail ? Combien d’unités industrielles de transformation de nos matières premières implantées ? Pas grand-chose. Pendant ce temps, la fécondité augmentait sans que rien ne soit préparé pour accueillir les jeunes dans le monde du travail, d’où la préparation du chômage.
La deuxième génération d’hommes politiques fut celle des années 1980 à 2022. Ce sont pour l’essentiel, les enfants des premières générations. Ils se caractérisent par leur haut niveau d’instruction et d’études, issus pour la plupart de prestigieux Instituts ou universités européens avec de bonnes références qui auraient dû servir valablement au développement du pays. Il y avait des ingénieurs en mines, en agriculture, élevage, environnement, des docteurs en économie, en droit et sociologie, maths-physique, électronique etc.. Le déficit en ressources humaines de leurs parents se comblait progressivement avec l’élévation du niveau d’instruction.
Le talon d’Achille de ces générations est leur orientation politique idéologique de gauche de type socialo communiste avec des partisans de Moscou, Pékin, Tirana, Cuba, le tout sur fond d’une analyse socio politique du pays reposant sur l’exploitation de l’homme par l’homme. Tout le non développement et la pauvreté du pays s’expliqueraient par des rapports asymétriques entre exploités et exploiteurs, pour des populations dont l’écrasante majorité (99,99%) vivait en dehors de tout rapport de production marchande, donc exclue de l’exploitation capitaliste.
L’idéologie marxiste fondée sur l’économie anglaise du capitalisme naissant du 19ème siècle n’était pas adaptée à notre situation où le non développement s’explique par l’inexistence même de l’investissement capitaliste, donc pas de possibilité de création de plus-value à grande échelle, encore moins à la prélever par des exploiteurs mythiques. On vit pour l’essentiel dans une économie à peine de la subsistance collective.
Seulement la simplicité, la conviction et la force de séduction du discours tenu par des intellectuels pourtant adultes, auprès d’une jeunesse fragile et vulnérable, ont conduit à la révolution d’aout 1983, qui en 4 ans, a tout de même changé la physionomie du pays.
Mais, après la fin de la révolution en octobre 1987, il fut construit une sainte alliance -politiciens anciens révolutionnaires, hommes d’affaires, militaires – afin de développer une ingénierie de la prédation. En effet, le même personnel politique a conduit le pays pendant 35 ans jusqu’en septembre 2022, quelle que soit la forme du régime politique ou de formations politiques. Elle prit en main tous les leviers stratégiques de l’économie, les finances assurances banques, les actions des entreprises privatisées, les BTP, les mines, la distribution des produits de grandes consommations, l’énergie, les importations de céréales, les produits de santé humaines et animales, la communication. Ils promurent le morcellement des terres péri urbaines baptisé de promotion immobilière ; et pour ne rien laisser, le concept d’agro business fut introduit pour accaparer des centaines d’hectares de terres rurales sans y produire les céréales promises sur toutes ces terres. Tout pour quelques-uns, rien pour le reste. « Pillez, pillez, c’est la Loi et les Prophètes » fut la nouvelle devise, comme le disait Karl Marx.
En termes de bilans comme précédemment, que retenir ? Combien de barrages, d’hectares de terres aménagées, de centres de formations agro pastorales réalisées par an et par province, combien de lycées techniques construits dans les régions qui auraient pu permettre à la jeunesse rurale et urbaine de se former et d’affronter avec succès au monde du travail ? Pas grand-chose. Comme d’habitude, rien de substantiel n’a été préparé ni laissé en héritage professionnel exploitable, si bien que se cumule encore le lit du chômage rural et urbain des jeunes. Il est vrai que le pays a gagné en infrastructures sanitaires et scolaires ; mais quelle réforme profonde a-t-on fait de l’éducation pour la rendre adaptée aux besoins réels de développement du pays ? Pas grand-chose.
Pourtant, cette seconde génération post révolutionnaire est moins excusable ; elle avait les outils du développement, les théories, les modèles, les diplômes et les connaissances pour impulser de véritable changement. Seulement, mue par l’idéologie d’une économie de la prédation et non de la production, elle était spirituellement paralysée ; en effet, le budget de l’Etat était la vache à lait des faux marchés, des fausses réalisations, des faux rapports de contrôles et attestations de bonnes fins, par contre de bonnes factures parfois surévaluées.
Dans l’histoire du développement économique même des pays développés, la fausse monnaie, l’argent sale issu des crimes, de la drogue, des détournements, des origines peu recommandables ont servi à la construction d’usines, à la création d’emplois pour la stabilisation et la viabilité du système économique.
Seulement dans notre cas, toute cette manne financière sans support productif alimentait dans les institutions financières les comptes morts des bébés et des mineurs des dignitaires ou bien se convertissait en placement financier ou immobilier en Europe, au Canada, aux USA, en Asie ou dans la sous-région, loin de toute initiative d’investissement national productif qu’auraient dû réaliser les hommes bénéficiaires de cette rente.
Pourtant, des secteurs innovants comme l’agriculture moderne, l’informatique, l’électronique, l’énergie solaire auraient pu permettre à des milliers de jeunes de trouver leur compte comme au Ghana, en Ouganda ou au Kenya.
Ces deux premières générations d’hommes politiques ont en commun l’oubli de l’essentiel, à savoir l’investissement créateur d’emplois et de richesses.
La troisième génération d’hommes politiques est celle que nous vivons actuellement avec IB et ses compagnons ; quels enseignements en tirer pour l’instant. On n’a pas suffisamment de recul pour une appréciation de leurs résultats, mais :
- Contrairement à beaucoup d’idées reçues, ces jeunes ont montré qu’il y a encore du médicament au fond de la corne comme le disent les mossé ; n’eurent été leurs interventions, Ouagadougou aurait pu être le premier khalifa de l’Afrique noire avec toutes les conséquences que l’on sait ;
- Les jeunes ont désamorcé une bombe sociale : la jeunesse abandonnée par les politiques ou les non politiques de leurs grands-parents et leurs parents n’avaient plus de repère et était sans doute prête à en découdre. La classe politique dans son ensemble n’a pas compris la portée de l’insurrection populaire d’octobre 2014. Ces jeunes gouvernants ont redonné espoir à la jeunesse ;
- On assiste à un renouvellement de la classe politique en Afrique noire; les Sénégalais l’ont fait par les urnes, les Burkinabè par la force des choses liées à l’insécurité. Les jeunes gouvernants au Burkina Faso misent sur les tableaux sécuritaires et de développement sur fonds de défense de la souveraineté, l’intégrité et du patriotisme comme éléments cardinaux fédérateurs de notre développement.
Conclusion
La classe politique burkinabé a manifesté depuis 1960, une forte propension plus à la conquête du pouvoir d’Etat qu’aux actions de développement, soit par insuffisance de ressources humaines et de vision jusqu’en 1980, soit après par l’instauration d’une économie de la prédation au profit de l’élite politique qui pourtant se réclamait du socialisme scientifique.
Le problème aujourd’hui n’est plus le passé peu performant, mais la construction d’un avenir prometteur pour les générations futures. Nous sommes en 2026, nous vivons des périodes d’espoirs et d’incertitudes, de doutes et de méfiance autour du pouvoir entre les jeunes générations et les anciennes, de nouvelles orientations économiques entre le libéralisme et le capitalisme d’Etat renforcé, d’une souveraineté politique prononcée avec l’Alliance des Etats du Sahel contre une ouverture aux puissances étrangères. Le pays ressemble à une juxtaposition de fragilités sociales.
La classe politique du pays, à cause du pouvoir, a fait couler beaucoup de sang parfois de ses valeureux fils, des étudiants, travailleurs et chômeurs ; elle a endeuillé des familles entières et plonger d’autres dans l’indigence totale. Tout ce carnage, pour être premier en coup d’Etat en Afrique noire, et dernier en indice de développement humain durable.
Elle doit savoir raison garder et se ressaisir.
A chaque crise politique majeure, ce sont les forces morales, religieuses, traditionnelles et la société civile qui en viennent à la rescousse.
L’Assemblée Législative de la Transition vient de voter la dissolution de la centaine de partis politiques. Faut il en rire ou en pleurer ? La démocratie n’est pas mauvaise en elle-même, mais a-t-on en Afrique noire et au Burkina Faso les acteurs à la hauteur des enjeux ? C’est là le fonds. En 1980, nous étions jeune étudiant à l’Université du Bénin à Lomé, quand un éminent professeur de droit public, nous disait que la démocratie en Haute Volta était un accident de l’histoire. Il soutenait qu’avec moins de demi dollar par jour et par habitant, on ne peut réaliser de la démocratie. Nous lui avions traité de tous les noms d’oiseaux. Presque un demi-siècle plus tard, on s’est rendu compte qu’il avait raison ; nous avions montré comment la démocratie a été une compétition de l’élite pour piller les maigres ressources publiques au détriment des besoins fondamentaux des masses. Ce sont les partis politiques par leurs pratiques de fraudes électorales, de prédation économique, leur nombrilisme et cupidité qui ont contribué à dévaloriser la démocratie aux yeux des peuples africains et qui crient maintenant à la victimisation.
Ce qu’il y a de plus démocratique au Burkina Faso est la pauvreté qui sévit dans toutes les régions, toutes les provinces, dans les villages comme dans les centres urbains : L’enjeu majeur pour tous est sa résolution ; sinon de nouvelles crises institutionnelles peuvent nous être fatales. Norbert Zongo nous avait prévenu, que nous ne sommes pas loin du Rwanda. Ce pays sera ce que son élite politique voudrait qu’il soit : rien de plus, rien de moins.
Yameogo Clément Roger Cabinet CERYA


