Intégration régionale: « L’AES vient comme une alternative à la CEDEAO », Dr Alain Roger Coéfé

Le déclic a eu lieu en 2011. Un palu. Dr Alain Roger Coéfé est cloué au lit et il a fallu un traitement de cheval pendant 96 heures pour le tirer d’affaire. « C’est avec cette maladie que j’ai réellement su que je pourrais mourir d’un moment à l’autre », a-t-il reconnu peu après. Il prend conscience que sa vie professionnelle et politique, notamment en tant que ministre en charge du commerce sous la Revolution démocratique et populaire (RDP), se résume à ses actions sur le terrain, que seuls les témoins oculaires peuvent conter. Dr Coéfé décide alors de rentrer en laboratoire pour la postérité. En 2013, il publie « La mondialisation, trente ans après », un ouvrage consacré à l’intégration économique régionale et mondiale.
Présent dans les locaux de L’Economiste du Faso, le mardi 06 octobre 2026, ce Docteur en sciences économiques, spécialiste des politiques de développement de l’Université Paris X Nanterre en 1982, est venu présenter sa nouvelle publication : « Intégration régionale : oser le développement endogène ». Entre Dr Alain Roger Coéfé et la Rédaction, les échanges ont pris, par moments, des allures de cours magistraux d’histoire, d’économie et de développement du Burkina Faso. Pour lui, « il n’y a pas un modèle à copier mais des leçons à tirer ». Lisez !
L’Economiste du Faso : Docteur Coéfé, la première chose qui interpelle dans votre livre, c’est au niveau de la couverture. Il y a 5 drapeaux. Celui représentant la CEDEAO, celui de l’AES et les drapeaux des 3 pays de la Confédération AES, mais aucun signe de l’UEMOA. Pourquoi ce choix-là?

Dr Alain Roger Coéfé : Pour moi, l’absence de représentation de l’UEMOA sur la couverture s’explique, parce qu’il y a la contradiction entre anglophone et francophone. C’est historique. Le Nigeria a, en 1975, créé la CEDEAO avec le Togo qui était un peu le cheval de Troie. C’était une époque où il fallait dépasser le clivage anglophone-francophone, tandis que l’UEMOA est une création du monde francophone. Et j’ai toujours été convaincu que si on veut vraiment aller dans la mondialisation et dans l’intégration endogène de notre sous-région, l’UEMOA doit se dissoudre dans la CEDEAO et même en être l’aiguillon.
Je m’explique. La CEDEAO est une communauté économique régionale qui a été créée au niveau de l’Union africaine et au niveau des Nations unies. C’est donc une institution qui regroupe l’ensemble des pays de l’Afrique de l’Ouest. Et nous en faisons partie. Et ces regroupements ont été faits pour que nous ayons des bases assez solides pour nous développer.
Je dis ceci : quelles que soient les matières premières ou les richesses d’un pays, ce pays-là ne peut pas se développer si le cadre sous-régional n’est pas favorable. C’est ce que nous avons tenté de faire en 1983 et ça s’est terminé en 1987. Un seul pays ne peut rien. C’est pourquoi, quand l’AES a été créée, j’ai applaudi des deux mains, tout simplement parce que c’est ce que moi-même je préconisais depuis 1989, comme moyen d’accélérer l’intégration économique. Cette idée de faire en sorte que des pays puissent fusionner, aller par deux, par trois était l’autre voie évidente, parce que l’intégration institutionnelle dans le cadre de la CEDEAO ne nous permettait pas d’avancer.
Cette photo intrigue toujours parce qu’actuellement, les pays de l’AES se sont démarqués de la CEDEAO. Est-ce à dire que selon vous, pour que l’intégration réussisse, il faut repartir vers la CEDEAO ?
L’AES a débuté en tant qu’espace militaire, c’est-à-dire un cadre créé pour ramener la sécurité et la paix dans les trois pays que sont le Burkina Faso, le Mali et le Niger. Le pacte militaire a donc été la première voie. L›AES, dans ce cas-là, peut, dans le cadre de la CEDEAO, constituer l›embryon du pacte militaire que l›on peut faire au niveau des autres pays, parce que tout le monde est concerné par la question sécuritaire.
Deuxième aspect, l’AES, dans la mesure où elle est souveraine et endogène, en tout cas c’est ce qu’elle se propose de faire, répond aux besoins fondamentaux des populations de l’Afrique de l’Ouest et en particulier, les besoins de développement du plus grand nombre. C’est donc très important que ce regroupement-là grandisse et s’étende vers d’autres pays. Ça c’est une voie et c’est la voie que j’ai toujours préconisée et que j’ai toujours vue comme étant celle qui puisse vraiment nous faire avancer, parce qu’elle repose sur le socle solide qu’est la souveraineté, l’indépendance et la satisfaction des besoins fondamentaux des populations du Sahel. Et j’ai expliqué cela dans mon bouquin, dans la partie qui concerne la démocratie, si vous voulez, on va y revenir.
Oui, c’est important pour nos lecteurs….
Disons que nous sommes toujours au point de départ, parce que la termitière doit ajouter de la terre à la terre. Mais malheureusement, ce n’est pas ce qui se fait. Dans le présent il y a le passé et l’avenir. Nous sommes dans un processus d’éternel recommencement. Alors que si vous n’avez pas de passé, vous n’avez pas de présent, vous n’avez pas d’avenir. Malheureusement, plusieurs défis obstruent la vue. Vous avez l’égoïsme de la petite bourgeoisie qui vit à l’occidental et qui prend en otage le reste de la population, par son mode de vie, sa consommation, etc. Vous avez aussi des pays, dès qu’on découvre le pétrole quelque part, on ne va pas partager l’argent avec les autres qui sont pauvres. Et il y a ce complexe de supériorité de certains pays, tout simplement parce qu’ils ont atteint un certain niveau de développement, ou un certain niveau d’éducation, et regardent les autres avec beaucoup de mépris. C’est tout cela qui freine le processus de développement.
Il n’y a pas que l’impérialisme, il y a nous-mêmes. Moi, quand j’étais ministre, la plus grande difficulté que j’ai eue, ce n’est pas vis-à-vis de l’impérialisme seulement, parce que je connaissais bien cet aspect, mais aussi auprès de ceux-là mêmes qui étaient avec moi, qui m’empêchaient d’avancer. C’est exactement comme quelqu’un qui est prêt à faire une course de 100 mètres, et au moment de se lancer, on lui attrape les pieds.
Alors, vous avez dit que l’alliance militaire était à la base de la création de l’AES pour servir de tremplin pour une organisation plus grande. Et on voit aussi que l’AES a mis en place une banque. Cette banque-là aussi pourrait-elle servir au même titre pour les investissements de développement ?
Oui, bien sûr. L’AES vient comme une alternative à la CEDEAO. Elle peut rester un pacte militaire, c’est-à-dire résoudre le volet militaire au niveau de notre sous-région qui peut être gérée à partir de la plateforme mise en place par l’AES. Mais on peut aller au-delà. C’est-à-dire qu’elle peut également constituer un nouveau modèle de développement, autocentré, endogène, souverain, etc.
La mondialisation, le développement endogène, c’est quelque chose sur lequel vous travaillez depuis près de 50 ans. 50 ans après, qu’est-ce qui vous a poussé à remettre ce débat à l’ordre du jour avec ce livre-là, « Intégration régionale : oser le développement endogène » ? Pourquoi revenir sur l’intégration régionale maintenant ?
Si vous regardez ce qui s’est fait en Asie ces 40 dernières années, c’est l’intégration régionale qui a permis de diffuser la science, la technologie, l’industrie, le savoir à toute l’Asie en partant du Japon. Après le Japon, ont émergé les dragons (Corée du Sud, Taiwan, Hong Kong, Singapour) et ensuite les tigres, (la Malaisie, le Vietnam, le Cambodge, l’Indonésie, etc.), qui sont les tout derniers. Et bien évidemment, la Chine. Nous devons nous tourner vers les pays d’Asie parce que ce sont eux qui ont vraiment profité de l’économie régionale et de la mondialisation. Et si vous regardez bien, tout le reste du monde est organisé en régions. Comment vous allez pouvoir vous battre pour avoir une petite place dans ce monde-là si vous y allez tout seul ?
On ne peut le faire que dans un cadre organisé et regroupé. Mais qu’est-ce qui s’est passé? Dans les années 60, l’Afrique accède à l’indépendance balkanisée. Elle est donc divisée aujourd’hui en 55 Etats. Comment regrouper ces 55 États en une entité économique viable pour pouvoir tacler les questions de développement ? C’est là toute la question. Il faut donc aller dans un cadre régional en regroupant le maximum de pays africains. Voilà pourquoi aujourd’hui, l’AES est difficile à éradiquer. Non seulement elle est une puissance, mais géographiquement, elle s’impose. Aujourd’hui, nous-mêmes qui sommes membres de l’AES, sommes-nous conscients que nos frontières soient aujourd’hui l’Algérie, le Soudan, le Nigeria, la Mauritanie, le Sénégal, la Guinée. De là découle l’intérêt d’être ensemble.
D’où donc votre interpellation « oser » le développement. Cela ressemble à une interpellation politique….
Pas tout à fait. C’est aussi une interpellation au niveau des populations ouest-africaines, afin que nous nous mettions ensemble. Je vais vous donner juste un petit exemple. Prenez le domaine du sport. Si les pays de l’Afrique de l’Ouest formaient une seule équipe, pensez-vous que dans une compétition mondiale, nous n’arriverions pas les premiers ? Prenez la question de l’énergie. Pensez-vous qu’un seul pays peut résoudre la question de l’énergie ? Bien sûr que non. La question de l’énergie, qui est le nerf du processus de développement, ne peut être résolue que dans un cadre régional en mutualisant nos capacités. Il en est de même pour la question de l’éducation, de la recherche scientifique et technique, des transports et communications, des autoroutes, des ports, des aéroports, tout cela, nous devons mutualiser et le faire sur le plan régional. Ensemble, on a beaucoup plus de capacités, beaucoup plus de moyens et on pèse.
Parler de l’intégration régionale, c’est aussi évoquer la question de la monnaie. La CEDEAO annonce le lancement de sa monnaie, l’Eco, en 2027, et dans les pays de l’AES, on évoque aussi la création d’une monnaie. Si jamais ces deux monnaies sont créées, cela ne va-t-il pas jouer ou nuire à l’intégration régionale telle que vous l’envisagez ?
Bien sûr que ce n’est pas l’idéal. Même avec le schéma adopté au niveau de la CEDEAO, l’Eco ne peut pas voir le jour de sitôt, simplement parce que la donne fondamentale, c’est le Nigeria. Le Nigeria représente un peu plus de 50% de l’économie et la moitié de la population de la CEDEAO et sa monnaie c’est le Naira. Le Nigeria, aujourd’hui, a-t-il intérêt à avoir une monnaie commune avec les autres pays de la Communauté ?
Je ne le pense pas. Donc, ça n’aura jamais lieu. Par contre, si le processus était que les pays de l’UEMOA qui sont déjà regroupés au sein du CFA et les pays qui ont leur propre monnaie, eux aussi se regroupent et créent une monnaie commune, d’une part, et d’autre part, ces deux blocs-là s’intègrent, pour faire ensuite face au Nigeria, alors, à ce moment-là, on a une chance de faire quelque chose.
Avant 2000, ils ont dit qu’on aurait la monnaie en 2000. On n’a rien vu. Ensuite 2004, 2006, 2008, 2010, 2014. Là, on est en 2027. Tout cela, il faut de la volonté politique avant tout, et surtout le désir vraiment de se mettre ensemble pour être plus forts et avancer. C’est ce que nous n’avons pas fait.
Maintenant, parlons du FCFA….
Évidemment, le CFA doit évoluer. Le CFA ne peut pas rester arrimé à l’euro. Je l’ai développé dans mon livre. Il faut un panier de monnaies. Ce qui conduirait alors à avoir une monnaie comme celle du Nigeria ou du Ghana, par exemple. Et la gérer en bon père de famille.
Ah ! Mais si le père de famille n’est pas un bon gestionnaire….
Si le père de famille n’est pas un bon gestionnaire, comme vous le savez, la monnaie va perdre de sa valeur. Les gens vont s’appauvrir. Ce que vous avez aujourd’hui qui vous donne un pouvoir d’achat de 1.000, si vous gérez mal, ça vaudra du papier tout simplement. C’est l’inflation.
Votre monnaie n’aura pas de valeur et vous serez obligé de laisser libre cours au dollar ou à l’euro de circuler dans votre pays. Mais si vous gérez ça en bon père de famille, il n’y a même pas de problème.
Nous avons peur pour rien. Si la Gambie peut gérer sa monnaie, si le Ghana peut gérer la sienne, de même que le Nigeria, comment ne peut-on pas gérer une monnaie ? On peut, bien sûr. Tant que vous avez peur, vous le mettez à demain.
En 2027, quand on dit développement endogène au niveau du Burkina Faso, selon votre point de vue, c’est quoi la priorité ?
Je l’ai dit en 2013, dans une interview, qu’un pouvoir qui ne peut pas nourrir sa population ne peut prétendre à grand-chose, et surtout pas au développement. La première des choses, c’est de manger d’abord, nourrir sa population. La priorité, c’est donc l’agriculture comme base et l’industrie comme facteur dynamique. Là aussi, je l’ai développé dans le bouquin. On part de l’accroissement de la production par la maîtrise des rendements, etc. Et une fois que la production se développe, il faut maintenant régler les questions de stockage, de transformation et de commercialisation. Et on s’industrialise donc en amont et en aval. Et on forme justement la population, les jeunes, pour qu’ils conduisent le développement. Alors, en dehors de l’agriculture et de l’industrie, évidemment, il y a les infrastructures qu’il faut développer, puis l’énergie, qui est l’un des moteurs et l’un des chaînons manquants.
Vous qui avez vécu la RDP de l’intérieur, comment jugez-vous la trajectoire prise par le gouvernement actuel de compter sur la souveraineté économique et de privilégier les mécanismes endogènes?
Ce que je peux dire vraiment en toute fraternité et en toute responsabilité, c’est que le processus qui est engagé actuellement dans notre pays me convient. Non pas qu’il y ait du nouveau par rapport à la RDP, mais qu’il tente d’emprunter des chemins que nous avions déjà tracés il y a une quarantaine d’années.
Après lecture de votre livre, le lecteur a le sentiment qu’à travers cette intégration régionale et le développement endogène, on peut faire de l’Afrique le nouvel Asie ? Est-ce vraiment réaliste ?
Nous allons dépasser l’Asie. Pour moi, ce n’est pas si compliqué que cela. Si les Asiatiques ont pu inventer et organiser un développement qui marche, alors, nous aussi nous pouvons le faire. Il faut juste faire le premier pas.
La Rédaction
Intégration régionale et développement endogène, par où commencer ?
«Vous avez créé un lien très fort entre intégration régionale et développement endogène, comme si l’un ne peut pas vivre sans l’autre. Commence-t-on d’abord par le développement ou par l’intégration ? »
« Dans la démarche logique, on devrait commencer par le développement local et ensuite aller vers le développement régional. Mais dans la réalité, la vie ne nous donne pas la possibilité de raisonner ainsi, j’allais dire, d’une façon manichéenne. Dans la réalité, nous devons avancer en marchant, c’est-à-dire que c’est le terrain qui commande la manœuvre. Et c’est en fonction d’une analyse pertinente de notre environnement, de nos forces et de nos faiblesses que nous devons savoir comment avancer, parce que c’est celui qui survit qui a le dernier mot », a expliqué l’auteur du livre « Intégration régionale : oser le développement endogène ».
De ministre à auteur
Alain R. Coéfé est un économiste burkinabè, originaire du Soum, qui a enseigné à l’Université de Ouagadougou. Il fut membre du gouvernement durant la Révolution démocratique et populaire dirigée par Thomas Sankara (1983-1987). Il a occupé plusieurs fonctions ministérielles qui étaient directement liées aux objectifs d’autosuffisance, de souveraineté économique, de régulation des circuits commerciaux et de planification de l’économie au service du peuple.
En 1989, il rejoint le Programme des Nations unies pour le développement PNUD comme représentant-résident adjoint au Gabon, au Congo et en Guinée. De retour au Burkina Faso, en 1996, il choisit l’entrepreneuriat comme moteur de transformation, II fonde Medium International Telecom (MIT), ainsi que le groupement des professionnels des TIC (GPTIC) et s’investit dans le secteur des télécommunications et des TIC.
Il devient le PCA de Airtel BF de 2013 à 2016. Acteur institutionnel, il contribue à structurer le secteur privé, le numérique tout en étant membre fondateur de la Maison de l’Entreprise du Burkina Faso (MEBF) qu`il dirigea de 2002 à 2008.
Le déclic vers le monde littéraire est survenu quand il a vaincu le paludisme en 2011 et décidé de ne pas partir sans laisser la quintessence de sa pensée économique. « J’ai eu le paludisme et on m’a injecté de la quinine pendant 96 heures. C’est là que j’ai vraiment pris conscience que je pouvais mourir du jour au lendemain. Après avoir vaincu la maladie, j’ai décidé de ne pas partir sans laisser des traces de mes réflexions. C’est ainsi qu’est née ma passion pour le monde littéraire », a-t-il avoué.

