Boissons énergisantes: c’est là que gît le danger*
il y a 1 jour
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Le 18 décembre 2025 une opération d’assainissement des alentours des établissements de la ville de Ouagadougou avait permis de retirer une grande quantité de boisson du circuit de la consommation. (Ph: Yvan Sama)
• Des composants fatals à l’organisme humain
• Pourtant importées, produites et commercialisées au Faso
• Malgré l’interdiction en vigueur et les notes de rappel
-«Yo man, mentcom va ? Take one sedo? »
– «Cimer man! Tu as level le hight. Je can pécho one titpe now»
Dans leur argot fait de français, d’anglais et de verlan, deux lycées se croisent juste avant de rejoindre la classe. Le premier, en demandant les nouvelles du second, lui propose une gorgée en lui tendant une bouteille de boisson énergisante. Celui-ci le remercie et le félicite pour avoir élevé le niveau de façon matinale. Après avoir bu sa dose, il s’est senti revigoré et prêt pour une partie de jambes en l’air. Il n’était alors que 06h45mns du matin, quelques minutes avant que la cloche les invite pour le premier cours du jour.
Dr Yasminatou / Bikienga, Néphrologue au CHU de Bogodogo : «C’est plus la consommation régulière et en quantité qui va nous créer des problèmes ». (Ph: Yvan Sama)
Dans cette boutique située à un jet de pierre de leur établissement scolaire où a lieu la rencontre, tenancier comme élèves font de bonnes affaires : le premier se fait des sous et les seconds rechargent leurs batteries. Ces derniers ont d’ailleurs l’embarras du choix. Au moins 15 marques différentes de boissons énergisantes, avec ou sans alcool, sont disponibles dans les réfrigérateurs de l’enceinte. De l’avis des vendeuses, ces boissons font partie des meilleures ventes de la maison. Même s’il est rare de voir une seule personne en prendre en grande quantité, presque tous ceux qui rentrent pour des achats viennent prendre une bouteille pour se désaltérer. Les élèves restent en tête des meilleurs clients.
Au-delà de ce quartier, dans l’Arrondissement n°3, la consommation de ces boissons semble toucher toute la ville de Ouagadougou. Il suffit d’arpenter les différentes artères pour en voir un aperçu. Si ce ne sont des lots de packs qui sont stockés devant les commerces, ce sont des camions bien chargés qui vous disputent le passage ou encore des panneaux publicitaires qui vous invitent à la consommation. On en distingue une panoplie : alcoolisée ou non, production locale ou importée, en canettes, bouteille plastique ou en verre.
Beaucoup de jeunes succombent à la tentation en voyant des sportifs vanter les qualités de ces boissons lors des campagnes publicitaires. (Ph: Yvan Sama)
Il existe peut-être même chez les consommateurs, une confusion entre boissons énergétiques et énergisantes. Les boissons énergétiques sont des boissons faites à base d’eau (constituant majoritaire), de sucres, d’électrolytes (Na, Mg, Vitamines, etc.). Les boissons énergisantes sont faites à base d’eau, sucre, caféine, taurine, etc. De l’avis des spécialistes, cette différence est importante parce qu’elle implique une destination nutritionnelle différente. «Et la confusion entraine l’effet contraire chez les sportifs», précise le Dr Mahamadé Goubgou, Chercheur en nutrition à l’Institut de recherche en sciences de la santé (IRSS). A l’écouter, une canette standard de 250 ml d’énergisant vendue sur les marchés de Ouagadougou contient généralement : 80 mg de caféine (soit l’équivalent d’une tasse de café expresso), 27 à 30 g de sucre (environ 6 morceaux de sucre), 1.000 mg de Taurine (un dérivé d’acide aminé non essentiel), des vitamines du groupe B en quantités variables, de l’eau gazéifiée, des additifs (arômes artificiels, colorants, acidifiants (acide citrique) … Les différents modèles contiennent des teneurs approximatives en caféine. Ce sont les édulcorants et colorants qui varient généralement entre eux. Les versions locales moins chères peuvent contenir des teneurs similaires en caféine mais avec des édulcorants et des colorants artificiels différents aussi.
« Si la maladie est un tueur silencieux, les boissons énergisantes appuient sur la détente »
« Nous avons reçu dans nos services un jeune de 21-22 ans, alors, consommateur assidu de boissons énergisantes, qui est venu de la Côte d’Ivoire pour une maladie bénigne. Il est arrivé sur ses deux pieds, il marchait, il n’avait pas quelque chose de visible. Mais une fois qu’on a commencé les explorations, on a trouvé une insuffisance rénale légère. Dans la suite des investigations, on s’est rendu compte qu’il avait également une insuffisance hépatique ajoutée et on a constaté enfin que son cœur était touché. On a couru dans tous les sens mais on ne l’a pas rattrapé. En trois semaines, il est décédé ». Ces idylles entre consommateurs et boissons énergisantes qui se terminent malheureusement par la mort du premier font partie du quotidien du Dr Yasminatou Bikienga. Néphrologue au Centre hospitalier universitaire de Bogodogo, elle voit défiler des cas aussi dramatiques les uns que les autres.
Les patients régulièrement reçus en néphrologie dans cet hôpital figurent dans la tranche d’âge comprise entre 15 et 40 ans. « On va recevoir des gens qui ont rarement plus de 40 ans. C’est vraiment une population très jeune que nous voyons. Et parmi ces jeunes-là, on a toutes les professions. On a les jeunes élèves, on a les jeunes étudiants, et on a surtout les orpailleurs », précise Dr Bikienga. Les orpailleurs sont d’ailleurs les adeptes des mélanges les plus toxiques pour les reins. « Ils vont faire un cocktail dangereux, en tout cas à notre sens, avec des boissons énergisantes, avec des anti-inflammatoires, avec des anti-douleurs, car ça leur permet de tenir un peu plus lorsqu’ils descendent dans le trou », ajoute-t-elle.
Sur le marché, ces boissons-là peuvent s’obtenir pour presque rien du tout.Ces prix accessibles les rendent tellement plus dangereux pour les jeunes, comme l’a confié la néphrologue : « J’étais dans une boutique un jour quand un jeune petit mécanicien, qui ne devait même pas avoir 15 ans, est rentré avec ses 100 francs, il s’est payé une bouteille d’une de ces boissons. J’étais choquée de voir la quantité qu’il a eue à ce prix sans que cela ne fasse peur à quelqu’un ».
Pour les spécialistes de la santé, il est très difficile souvent d’établir une quantité à ne pas dépasser. Le seuil de la toxicité peut être différent d’une personne à une autre, d’une part, et d’autre part, les seuils qui sont établis dans les recommandations internationales ne peuvent pas forcément s’appliquer dans notre contexte, vu qu’ils ont été déterminés dans des pays aux climats différents. « Même 100 ml de boissons énergisantes peuvent être déjà dangereux. Mais c’est plus la consommation régulière et en quantité qui va nous créer des problèmes. Sinon, on sait que les recommandations internationales peuvent tourner autour d’un (01) quart de litre par semaine, mais cela est difficilement superposable à nos conditions climatiques », explique Dr Bikienga.
L’Etat ferme dans les textes, mais laxiste dans le contrôle
« Une boisson énergisante donne quelques heures d’excitation, mais peut coûter des années de santé ». Cet avertissement du Dr Mahamadé Goubgou, Chercheur en nutrition à l’Institut de recherche en sciences de la santé (IRSS) vaut son pesant d’or. Le gouvernement burkinabè, au regard de l’impact de ces boisons sur la population et l’économie, a pris des mesures pour règlementer le secteur. L’interdiction des boissons énergisantes et alcoolisées date du 25 octobre 2023 et figure dans l’arrêté interministérieln°2023-00439 /MDICAPME/MSUP/MEEA/MATDS/MEFP.
Compte tenu du non-respect de cette interdiction, le ministre en charge du commerce a dû faire un communiqué de rappel le 23 février 2024 dans lequel il précise que « la production, l’importation, la commercialisation, la détention et la distribution à titre gratuit des boissons énergisantes sans alcool et alcoolisées et des boissons énergétiques alcoolisées et à substances dopantes sont formellement interdites sur toute l’étendue du territoire, conformémentaux dispositions de l’arrêté interministériel n°2023-00439/MDICAPME/MSUP/MEEA/MADTS/MEFP du 25 octobre 2023 portant règlementation de la production, l’importation, de la commercialisation et de la distribution des boissons sans alcool, des boissons énergisantes alcoolisées ou sans alcool et des boissons énergétiques sans alcool et sanssubstances dopantes au Burkina Faso ».
Présent à l’Assemblée législative du Peuple (ALP) le mardi 7 janvier 2025 pour répondre à une question sur la fixation des prix des produits sur le marché, le ministre de l’Industrie, du Commerce et de l’Artisanat, Serge Poda, a été interpellé par le président de l’ALP, Ousmane Bougouma, sur la vente des boissons énergisantes alcoolisées ou avec substances dopantes, le ministre Serge Poda est resté ferme :« L’interdiction est toujours en vigueur, elle n’est pas limitée dans le temps et je pense que ce sera à vie ! ».
On peut encore sauver l’essentiel
Il y a particulièrement une catégorie de personnes qui doit se garder de consommer ces boissons, notamment les patients, par exemple, qui ont déjà des maladies chroniques. Il s’agit, par exemple, de l’hypertension artérielle, du diabète, de la maladie rénale. Ce sont des patients qui ont déjà un risque d’avoir une atteinte rénale. Lorsqu’on combine encore ce facteur aggravant qu’est la consommation de boissons énergisantes, les risques d’avoir une maladie du rein sont vraiment très élevés. Les enfants en bas âge, les personnes très âgées et les femmes enceintes aussi sont des populations fragiles et susceptibles de se déshydrater rapidement et gravement. Ils constituent aussi une population à haut risque. Quoi qu’il en soit, la maladie rénale progresse au Burkina Faso et c’est devenu une question de santé publique. Des efforts sont faits par l’État pour la prise en charge, avec l’ouverture des centres dans les différentes régions et l’avènement de la transplantation. Mais le nombre de malades va toujours crescendo. Il faut donc éviter au maximum de se retrouver malade, et cela passe par la prévention.
Protéger ses reins, c’est bien s’hydrater, c’est pratiquer une activité physique, c’est traiter la maladie chronique avec laquelle on vit et respecter les consignes des médecins. C’est éviter tout ce qui pourrait contribuer à gâter ses reins. « Si je sais que si je consomme de façon exagérée des boissons énergisantes, je vais détruire mes reins, il vaut mieux s’en abstenir. Parce qu’une fois que les reins ne fonctionnent plus, c’est définitif. Et le traitement devient difficile. L’eau est la meilleure boisson au monde pour protéger ses reins », préconise Dr Bikienga. o
Moumouni SIMPORE
Ndlr: Le titre est tiré de l’expression « c’est là que gît le lièvre », qui signifie que c’est là que réside le problème ou le secret principal d’une affaire.
« Il est préférable de privilégier l’eau et un sommeil suffisant »
Dr Mahamadé Goubgou, Chercheur en nutrition à l’Institut de Recherche en Sciences de la Santé (IRSS)
L’Economiste du Faso : Une canette de 250 ml apporte combien de sucre ? À quel pourcentage des apports journaliers recommandés (AJR) cela correspond ?
Dr MahamadéGoubgou, Chercheur en nutrition à l’IRSS. (Ph: Yvan Sama)
Mahamadé Goubgou : Une canette de 250 ml apporte en moyenne 27 à 30 grammes de sucres (principalement saccharose et glucose). L’OMS recommande de limiter les sucres libres à moins de 25 g par jour pour un adulte (soit < 10 % de l’apport énergétique total, idéalement < 5 %).
Une seule canette représente donc 108 à 120 % des apports journaliers recommandés en sucres libres. Donc, on se retrouve en excès de sucre par rapport à l’apport journalier, après avoir pris une canette d’énergisant.
Y a-t-il une différence majeure entre les marques à 500 FCFA et celles à 1.000 FCFA sur le plan nutritionnel ?
Sur le plan macronutriments, les différences sont minimes. Les marques économiques contiennent des teneurs en caféine et en sucres comparables. Il pourrait y avoir des différences par rapport aux respects des règles d’étiquetage, de traçabilité, de contrôle de fabrication, des colorants, d’aromes, d’édulcorants. Je me grade de donner des précisions qui pourraient induire le consommateur en erreur. Retenez que tous les énergisants sont de mauvais aliments.
Quel est l’impact d’une consommation régulière sur la prise de poids et le risque de diabète type 2 au Burkina ?
La consommation régulière d’énergisants sucrés est associée à un risque significativement accru d’obésité et de diabète de type 2. Les mécanismes sont bien documentés :
Charge glycémique très élevée : pic d’insuline suivi de rebond hypoglycémique. Ce qui active la faim et on finit par se suralimenter.
•Apport calorique liquide peu rassasiant (contrairement aux aliments solides)
•Perturbation du microbiome intestinal par les sucres libres en excès
Dans le contexte burkinabè, où la transition nutritionnelle est en cours et où les cas de diabète de type 2 progressent rapidement (prévalence estimée à 6–8 % chez les adultes urbains), l’essor des énergisantes représente un facteur de risque additionnel.
Effet « coup de fouet » : est-ce de l’énergie réelle ou juste une stimulation du système nerveux ?
Il s’agit principalement d’une stimulation pharmacologique du système nerveux central, et non d’un apport en énergie métabolique réelle.
La caféine agit en bloquant les récepteurs à l’adénosine (neurotransmetteur de la somnolence), provoquant une sensation artificielle de vigilance. Le sucre fournit des calories, mais leur utilisation métabolique n’est pas plus rapide que celle du sucre alimentaire ordinaire.
Après l’effet (30 à 60 minutes), survient un « crash » : chute de glycémie, fatigue rebond, irritabilité, difficultés de concentration. Avec une consommation répétée, le cerveau développe une tolérance à la caféine et nécessite des doses croissantes pour obtenir le même effet, mécanisme proche des dépendances légères.
Observez-vous des profils types de consommateurs en consultation ? Étudiants, sportifs, travailleurs de nuit ?
Les profils les plus fréquemment rencontrés dans les consultations nutritionnelles sont : élèves et étudiants en période d’examens (2–4 canettes par jour pour tenir éveillés), profil à risque de dépendance caféinée; jeunes ouvriers et gardiens de nuit (consommation nocturne répétée); sportifs amateurs convaincus que ces boissons améliorent les performances (confusion avec les boissons sportives isotoniques); adolescents en milieu urbain pour l’effet de groupe et le goût sucré; conducteurs de véhicules de longue distance…. Les boissons énergisantes ne sont pas des boissons sportives. Les isotoniques restituent électrolytes et glycogène ; les énergisantes sont inadaptées à l’effort physique et peuvent provoquer des arythmies cardiaques à l’effort.
Les versions « sans sucre » avec édulcorants sont-elles une meilleure alternative d’un point de vue nutritionnel ?
Partiellement, sur un seul aspect : elles éliminent la charge glycémique. Mais elles conservent la même dose de caféine, donc tous les risques liés à cette dernière (troubles du sommeil, dépendance, effets cardio-vasculaires).
De plus, les édulcorants intenses (aspartame, acésulfame-K, sucralose) soulèvent des questions : perturbation possible du microbiome intestinal ; maintien du conditionnement au goût sucré intense, effet contre-productif à long terme ; chez les enfants et adolescents, la consommation régulière d’édulcorants est déconseillée. En conclusion : les versions « light » ne sont pas une solution saine. La meilleure alternative reste l’eau.
Par quoi remplacer les énergisants pour un vrai boost naturel adapté au contexte burkinabè ?
Pour un regain d’énergie plus sain, il est préférable de privilégier l’eau, les fruits frais, le bissap peu sucré, le zoom-koom peu sucré, les jus naturels, une alimentation équilibrée et un sommeil suffisant.
Sur le plan du rythme de vie : dormir 7–9 heures reste la stratégie la plus puissante et la plus naturelle pour maintenir la vigilance et les performances cognitives.
Trois (03) conseils concrets à donner aux Ouagalais qui veulent arrêter ou réduire leur consommation ?
Réduire progressivement, ne pas arrêter brutalement. Un arrêt brutal de la caféine provoque des maux de tête, de la fatigue et de l’irritabilité pendant 2 à 9 jours (syndrome de sevrage). Il est préférable de diminuer d’une demi-canette par jour sur deux semaines, ou de passer à du thé (caféine plus faible).
Traiter la cause, pas le symptôme.Si la fatigue est chronique, consulter un médecin pour écarter une anémie ferriprive (très fréquente au Burkina), un paludisme latent, ou un déficit en vitamine D. Une boisson énergisante ne traite aucune de ces causes.
Restructurer son hygiène de vie.Coucher régulier (même heure), repas équilibré le matin (protéines + féculents + fruits), hydratation suffisante (1,5 à 2 L d’eau par jour) et 30 minutes de marche réduisent objectivement la fatigue diurne sans aucun recours aux stimulants.
Entretien réalisé par MS
Le ministre Poda sur les boissons énergisantes
«Il s’agit d’une boisson qui est très dangereuse pour notre jeunesse et pour toute la population. Pour prendre cette décision, ça n’a pas été facile ! On a eu toutes sortes de pressions ! Mais elle a été prise. Nous continuons toujours à faire les contrôles qui conviennent. Il peut y avoir des reliquats de stocks. Ils (parlant des commerçants) arrivent à les faire sortir nuitamment. Mais dès que nous constatons ces situations, nous prenons des mesures sans pitié ! », Serge Poda, ministre de l’Industrie, du Commerce et de l’Artisanat, le mardi 7 janvier 2025, à l’Assemblée législative du Peuple (ALP).