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Les séquelles des relations entre l’Afrique et l’Europe

STOCKHOLM – L’Assemblée générale des Nations unies a récemment qualifié la traite transatlantique des esclaves, qui a duré quatre siècles, de « crime le plus grave contre l’humanité », et appelé à des réparations pour ses victimes en Afrique, dans les Caraïbes et sur le continent américain. Sur 193 États membres de l’ONU, 123 ont voté en faveur de l’adoption de la résolution, le bloc afro-caribéen ayant été rejoint par de nombreux pays d’Amérique latine et d’Asie. Il convient de noter que les États européens les plus coupables d’esclavage transatlantique, et par conséquent les plus responsables du paiement de réparations, se sont abstenus.

Il est légitime d’affirmer que malgré leur proximité géographique – le détroit de Gibraltar qui sépare les continents africain et européen mesurant seulement 13 kilomètres de large à son point le plus étroit – l’Europe a rarement été un bon voisin pour l’Afrique. En dépit des discours européens sur les démarches de « partenariat », les relations entre les deux continents demeurent façonnées – et altérées – par le traumatisme historique que représentent cinq siècles d’esclavage et de colonialisme.

L’Union européenne a, certes, généreusement fourni à l’Afrique plus de 3,5 milliards € de financements en matière de sécurité depuis 2004. Pour autant, l’approche autoritaire de l’Union européenne dans les négociations relatives aux partenariats économiques avec les pays africains entre 2002 et 2016, ainsi que la suppression des préférences commerciales non réciproques en 2007, ont suscité chez les Africains le sentiment d’être pris au piège dans une relation inégale et paternaliste, leurs préoccupations en matière de développement étant, en effet, systématiquement ignorées. Les politiques migratoires de plus en plus draconiennes de l’UE viennent, par ailleurs, renforcer ce sentiment.

Pour observer la persistance des séquelles de l’impérialisme, il suffit de se pencher sur le dernier sommet entre l’Union africaine et l’UE, qui s’est tenu à Luanda, en Angola, au mois de novembre dernier. Les décideurs politiques y ont ressassé les mêmes platitudes éculées autour des « valeurs communes » et des « intérêts mutuels ». Cette réunion a en réalité suivi le schéma établi par les six sommets UA-UE précédents. Les dirigeants de l’UE ont feint de consulter les entreprises et les groupes de la société civile invités à s’exprimer au nom des populations africaines et européennes, mais ont largement ignoré leurs contributions, préférant confier la rédaction de la plupart des documents « conjoints » aux eurocrates.

L’UE est, certes, largement admirée à travers l’Afrique comme l’exemple le plus réussi d’intégration régionale au monde, et les institutions de l’UA s’inspirent de celles du bloc. Cette cohésion a apporté la prospérité à l’UE dont le PIB a atteint  19.500 milliards $ en 2024, et dont les échanges commerciaux ont été intrarégionaux à environ 67 % (contre seulement 14,4 % des échanges africains cette année-là). Pour autant, la part de l’UE dans le PIB mondial (sur la base de la parité de pouvoir d’achat) est passée de 25 % avec 12 États membres en 1990 à 14,2 % avec 27 États membres en 2024. Malgré ses prétentions, l’UE ne constitue plus aujourd’hui un géant économique. Sans doute plus important encore, le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche a mis à nu les faiblesses politiques du bloc.

Du point de vue de l’Afrique, l’Europe semble entretenir une relation toxique avec les États-Unis dont le bloc estime ne pas pouvoir se détacher. Une thérapie de groupe s’impose, avant que le continent devienne un simple musée d’exposition de ses gloires passées. Comme l’a souligné Mario Draghi, ancien président de la Banque centrale européenne et ancien Premier ministre italien, dans son rapport de 2024 sur la compétitivité de l’UE, le retard technologique et la lourde règlementation de l’UE ont entraîné une sclérose de sa croissance.

Le discours identitariste prononcé par le Secrétaire d’État américain, Marco Rubio, lors de la Conférence de Munich sur la sécurité au mois de février – qui a suscité une standing ovation de la part d’un public majoritairement européen – a présenté Berlin comme le symbole de la victoire de l’alliance occidentale durant la Guerre froide. Il convient toutefois de rappeler que Berlin est également la ville dans laquelle 14 États principalement européens se sont réunis en 1884-1885 pour établir les règles d’un partage ordonné de l’Afrique.

En 2022, l’UE a annoncé le programme d’investissement « Global Gateway », d’un montant de 150 milliards $, pour contrer l’initiative chinoise de nouvelle route de la soie. Ce programme européen a contribué à la construction d’infrastructures en Afrique, mais n’a pas réellement pris son envol. L’UE échoue, par ailleurs, à soutenir un certain nombre de politiques qui permettraient d’alléger la dette, de réduire les coûts d’emprunt, et de favoriser une industrie à valeur ajoutée en Afrique – autant de mesures qui s’inscrivent dans l’intérêt du continent. Il ne faut pas s’étonner que seulement la moitié environ des pays africains ait voté en faveur de la résolution souhaitée par l’UE en 2022 et consistant pour les Nations unies à condamner l’invasion russe en Ukraine.

La deuxième administration Trump a mis en lumière le manque de confiance et de fibre morale de l’Europe. Suivant l’exemple des États-Unis, les pays européens ont procédé à d’importantes réductions dans l’aide étrangère, le montant total de l’aide publique au développement étant voué à diminuer de près de 17 % en 2025. De toute évidence, l’UE est loin de constituer la « puissance éthique » qu’elle prétend souvent être. Son silence assourdissant face au génocide à Gaza, ainsi qu’à l’intervention illégale des États-Unis en Iran et au Venezuela, rendra encore plus difficile la mobilisation d’un soutien diplomatique en faveur de l’Ukraine dans les pays du Sud.

Seul le Premier ministre espagnol, Pedro Sánchez, a pris position moralement contre la violence que Trump déchaîne sur le monde, en refusant que les États-Unis utilisent des bases militaires espagnoles pour attaquer l’Iran. Par opposition, la Première ministre italienne, Giorgia Meloni, a qualifié de manière absurde l’enlèvement par Trump du dirigeant vénézuélien Nicolás Maduro de légitime défense, tandis que le Chancelier allemand, Friedrich Merz, semble raser les murs. Cette incapacité persistante à défendre le droit international et le multilatéralisme, associée à une réticence systématique à traiter l’Afrique d’égal à égal, reviendra hanter l’Europe.

Copyright: Project Syndicate, 2026.

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Par Adekeye Adebajo

La domination européenne a été extrêmement violente

Contrairement à l’image idyllique projetée par Rubio, celle d’une ère impériale bienfaisante, la domination européenne a été extrêmement violente. La tyrannie du roi Léopold de Belgique a entraîné la mort de dix millions de Congolais à la fin du XIXe siècle, de même que l’Allemagne a commis le premier génocide du XXe siècle en Namibie. Un million d’Algériens ont péri, lors de la guerre brutale menée par la France pour empêcher l’indépendance de l’Algérie, les forces britanniques ont tué environ 25 000 Kenyans durant la rébellion pour l’indépendance du pays, et les soldats italiens ont utilisé des armes chimiques pour tenter d’exterminer les Bédouins de Libye.

Les efforts déployés par l’Europe pour dominer l’Afrique sont aujourd’hui plus subtils, mais n’en demeurent pas moins néfastes. Lors des récents pourparlers commerciaux, les négociateurs africains ont accusé l’UE d’employer la tactique du « diviser pour régner », la Commission européenne cherchant à forcer l’ouverture des marchés africains dans des secteurs sensibles tels que les services, les communications, les marchés publics et les droits de propriété intellectuelle. Par ailleurs, les plaintes se multiplient selon lesquelles la politique agricole commune protectionniste de l’UE inonde les marchés africains de produits bon marché, et selon lesquelles sa loi sur les matières premières critiques retarde l’industrialisation du continent.

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