Culture d’ananas au Burkina: Mode d’emploi avec Oumarou Compaoré

Né d’une famille de producteurs agricoles, Oumarou Compaoré avait emprunté une voie que lui ont tendue ses études en économie avant de revenir à la maison. Il choisit alors d’innover en se lançant dans la production de l’ananas et son niveau d’étude l’aide aujourd’hui à ne plus “faire l’agriculture comme les autres”. Autour d’un café à L’Économiste du Faso, le 13 Octobre 2026, le promoteur de la ferme Djoda est revenu sur ses débuts, les bonnes pratiques et sa vision de la filière. En un mot, Oumarou Compaoré a livré à ses interlocuteurs la recette pour ne plus faire l’agriculture “juste pour avoir la popote”.
L’Économiste du Faso : Depuis 2020, vous produisez l’ananas sur le sol burkinabè et en 2024, vous avez récolté 108 tonnes sur 1 hectare à Matourkou, dans la région du Guiriko. Beaucoup pensaient la production de l’ananas impossible au Burkina. Comment vous est venue l’idée ?

Oumarou Compaoré, promoteur de la Ferme Djoda: Nous sommes dans la production de l’ananas depuis 2020, même si tout a commencé un tout petit peu avant, en 2018, avec la formalisation de la ferme.
Je suis d’une famille agricole, où j’ai grandi vraiment dans ce milieu où l’agriculture nourrissait toute la famille. Mais, le problème souvent avec l’école, plus on avançait dans les études, plus on s’éloignait de l’agriculture. A la fin de mes études en économie, j’ai rejoint un cabinet où des gens venaient pour des plans d’affaires ou des demandes de financement en agriculture. Mais curieusement, tous ceux qui venaient nous voir voulaient faire de l’agriculture par contemplation ou voulaient juste prendre un crédit pour le faire, en général. Leur engouement m’a alors poussé, moi qui suis né dedans, comme on le dit, à formaliser une structure dans le domaine.
En 2020, avec la crise du Coronavirus, j’ai remarqué, sur le marché, qu’il y avait un sérieux manque d’ananas, parce que tous les fruits qui venaient au Burkina étaient cultivés ailleurs, notamment la Côte d’Ivoire, le Togo et le Bénin. Moi, le grand consommateur d’ananas, en échangeant avec les vendeuses de la gare de train de Bobo où je m’approvisionnais, j’ai compris que la pénurie était due à la fermeture des frontières et les rares fruits disponibles étaient issus de la fraude.
En tant qu’économiste, je me suis dit que c’est un bon business, car si on avait pu développer ça, déjà à l’interne, c’est un vaste marché qu’on allait pouvoir conquérir. C’est ainsi que l’idée a commencé à se renforcer et on a commencé nos expérimentations. Ce n’était pas facile. J’ai mis quelques pieds à expérimenter.

Ceux qui travaillaient même avec moi voulaient partir, parce qu’ils pensaient que j’étais fou. En ce moment, les plantes qu’on avait mises ne présentaient pas de bons visages. Mais on a tenu bon en continuant toujours. Et progressivement, on a pu quand même avoir nos premières fleurs, qui étaient vraiment un moment de délivrance, si je peux le dire. Donc, c’est depuis là que je me suis dit, il y a quelque chose qu’on n’avait pas maîtrisé. Donc, on a commencé à améliorer jusqu’à ce que vous connaissez aujourd’hui, comme résultat de l’ananas au Burkina.
Vous auriez pu prendre l’anacarde, la mangue et autres, mais pourquoi le choix de l’ananas ?
Oui, il y a plusieurs spéculations au Burkina, certes, mais comme je le disais, c’est d’abord parce que l’ananas manquait sur le marché en 2020, suite à la crise du Coronavirus et aussi, quand j’ai décidé de me lancer dans la ferme, l’idée pour moi, c’était de faire de la culture à haut rendement.
En tant qu’économiste, je ne voulais pas faire de l’agriculture comme mes parents, qui faisaient sans écrire quelque chose et pour se prendre en charge. On avait commencé avec la papaye, mais malheureusement, le prix de vente m’a découragé. On a fait les choux, les légumes. Ça marche, ça nourrit son homme, mais ce n’est pas la vision que j’attendais de cette activité. C’est vraiment un autre niveau qu’on voulait, pas juste pour avoir la popote, comme on le dit. Et quand on a testé les ananas, c’était la première culture que j’ai eu à vendre, et prendre d’un seul coup, plus de 180.000 FCFA.

Je me suis rendu compte que c’était une culture qui était très rentable, surtout, on arrivait à la maîtriser. Et vous serez étonné d’entendre que, dans le contexte actuel, je sois prêt à faire le débat là où on m’invite, à vous démontrer que sur le volet agriculture au Burkina, l’ananas est la culture la plus rentable. Mais il faut la maîtriser.
Alors, vous avez commencé pleinement en 2020 et vous avez atteint un premier pic de plus de 60.000 pieds dans l’hectare en moins de trois ans….
Oui, 60.000 pieds, c’était avant 2024. Déjà, en 2023, on était à un hectare et demi environ. Et je me rappelle même que, lors d’un entretien, mon ambition c’était de cultiver 2 à 3 hectares d’ici 2-3 ans. Et ça, c’est en 2023 que je le disais. J’ai voulu augmenter la superficie, parce que j’ai vu que la chose est rentable et ça demande beaucoup de moyens pour pouvoir prendre le marché.
Quel est l’itinéraire technique pour atteindre ce résultat ?
L’itinéraire technique pour pouvoir atteindre ce résultat, surtout dans le contexte sahélien, il faudra le préciser, est assez spécifique. Malheureusement, pour la culture de l’ananas, nous nous avons réinventé les roues au Burkina. Il n’y avait rien comme informations/documentation à notre arrivée, même auprès de nos services techniques comme l’INERA, l’INAPFA et autres. Donc, on a développé carrément des procédures de production qui n’existaient pas que j’ai mises dans ce livre-là, disponible depuis 2023 : “Mon guide pour tout savoir sur la culture de l’ananas au Burkina Faso”. On a été obligé d’adapter tout ce qu’on faisait à nos conditions climatiques qui sont très différentes de celles des pays côtiers, des pays voisins.
La première des choses, c’était d’abord le choix du terrain. L’ananas est une plante qui est adaptable à beaucoup de types de sols. Après le choix du sol, vient le labour. Après le labour, il y a la mise en place de la culture en faisant des poquets et en apportant du fumier au moment de la plantation. Et il y a aussi des schémas d’installation que nous avons mis en place par rapport à l’écartement entre les plants et les rangées, qui sont vraiment adaptés à nos conditions ici.
Au début, on a testé au moins 4 à 5 variétés d’ananas, mais seules deux variétés se sont fait remarquer : la cayenne lisse et le pain de sucre. Ce choix est motivé par la maîtrise de la culture et le choix aussi de la clientèle, qui a apprécié la qualité de ces fruits-là. Il y a le choix, bien sûr, des rejets parce que l’ananas, ce ne sont pas des graines, ce sont des rejets qu’on utilise, qui poussent après la fructification. Après la mise en place de ces rejets, il faudra les traiter, et les procédures de traitement sont propres aussi au Burkina.
Il y a le système d’irrigation et on a aussi développé des manières de mettre le système d’irrigation dans le champ.
Pour la fertilisation, on a pu mettre en place une formule d’engrais spécifique à l’ananas, qui est adaptée à la culture d’ananas au Burkina Faso et au Sahel, en général, depuis 2023.
Il y a également l’induction florale. L’induction florale, pour ceux qui ne sont pas dans la culture d’ananas, ils ne vont pas comprendre grand-chose. Mais l’ananas n’est pas une plante comme la mangue ou l’anacarde, qui fleurit à des périodes de l’année. L’ananas, c’est une plante qui fleurit n’importe quand dans l’année et le producteur a la possibilité de contrôler la floraison de la plante à travers aussi un produit qu’on a développé, qui permet de provoquer cette induction florale. Après l’induction florale, vous avez 4 à 5 mois pour récolter votre fruit. Mais avant, il y a la première phase qu’on appelle la phase végétative, qui dure 9 mois, en général. Donc, de façon ramassée, c’est ce que je peux vous dire comme différentes étapes. Mais il y a le guide qui est là, pour ceux qui veulent plus de détails.
Concrètement, pour cultiver un hectare d’ananas au Burkina, combien d’investissements faut-il ?
Le coût de production varie vraiment d’une zone à une autre. Sur ce que j’ai eu à faire, j’ai même mis dans le document un coût de production évalué en fonction de la zone de la ferme Djoda. Et ce coût de production pour un hectare se répartit en investissement pour l’eau (système de rétention de l’eau, bassin, motopompe, système d’irrigation…), en équipements et outillages agricoles, en travaux pour défricher le champ, en semences de l’ananas, au labour, à la main d’œuvre des ouvriers, aux pesticides, en salaires, etc., pour un total de charges de 10 millions FCFA environ pour la première année. Et par rapport à cela, on peut espérer avoir un rendement minimum autour de 55 à 60 tonnes à l’hectare. Depuis que l’industrialisation a commencé, on a fixé maintenant le prix au kilo, parce que cela leur permet de faire facilement leur calcul. En faisant seulement un calcul de 55 tonnes à l’hectare, parce qu’actuellement, on vend le kilo à 400 FCFA, on peut espérer avoir 22 millions FCFA de chiffre d’affaires. Pour une charge totale de près de 10.000.000 FCFA, ça nous reste au moins 12.000.000 FCFA comme bénéfice à la fin du cycle. Bien sûr, pour quelqu’un qui a pu maîtriser, qui a pu faire sa production correctement.
Alors, en agriculture, et particulièrement pour l’ananas, le nerf de la guerre avant les investissements, c’est l’eau. Est-ce une culture présente pour un hectare, avec un forage de quel débit ? Peut-on gérer un hectare par an ?
Par rapport à l’eau, c’était l’une des choses qui nous avaient mis en erreur au départ, quand on faisait l’expérience sur cette culture en 2020 ; parce qu’on se disait que c’est une culture hydrophile, qui aime beaucoup d’eau, parce que c’étaient les pays côtiers qui la pratiquaient.
Dans la pratique, nous avons mesuré de façon exacte la quantité que l’on mettait par superficie et on a ajusté cette quantité jusqu’à avoir aujourd’hui, une quantité que nous avons maintenant dans le livre, qui permet de bien produire l’ananas. Et cette quantité, elle se situe entre 60 et 80 m3 par irrigation chaque deux jours par hectare.
Ce qui veut dire que quelqu’un qui a un forage de 10 m3, par exemple, s’il pompe pendant 6 heures avec le soleil par jour, il peut faire deux hectares. A raison qu’il irrigue la première superficie aujourd’hui, demain, la deuxième superficie, et après demain, il revient sur la première. On n’irrigue pas l’ananas tous les jours comme le potager, le matin, le soir. En saison pluvieuse, on peut tout débrancher et ne plus irriguer pendant les 3 mois.
D’une manière générale, les banques ne se bousculent pas dans le financement de l’agriculture au Burkina Faso. Avec vous, y a-t-il eu une exception ?
Avec moi, il y a eu une exception, mais une exception qui n’a pas été facile. C’est vrai qu’en général, les banques ne sont pas trop engagées dans tout ce qui est agricole, surtout dans notre pays. Je ne les accuse pas à tort, parce qu’elles ont aussi raison, la plupart de ceux qui veulent investir dans l’agriculture, souvent, veulent prendre un crédit pour commencer. C’est ce qu’il faut éviter souvent, parce que tu ne sais pas vers où tu vas. Il faut maîtriser certaines choses.
Il y a effectivement des partenaires qui nous ont approchés, mais suite à nos résultats. Donc les partenaires financiers, je suis sûr et convaincu qu’ils vont venir, car, quand ils sentent que l’activité donne, ils n’hésitent pas quand même de financer. Et sans vraiment tourner, je pense qu’on ne peut pas aussi réussir à grande échelle quand on ne va pas vers les partenaires financiers, les investisseurs privés et même l’Etat. La ferme Djoda est tellement petite qu’elle ne peut pas développer cette filière-là elle seule. L’État a inscrit l’ananas sur la liste de la culture à promouvoir dans l’Offensive 2026-2028 et cela va ouvrir la porte à une production à grande échelle. Je vous fais cette confidence. Je connais le courage des Burkinabè, et si ça continue comme ça, le Burkina risque d’être le premier ou l’un des trois premiers producteurs de l’ananas en Afrique d’ici 5 ans, 10 ans.
Alors, aujourd’hui, qui sont vos clients ? Le marché de Bobo, de Ouagadougou, ou la transformation en jus?
Notre première commerçante était la première personne à me croire et aujourd’hui, elle est l’une des plus grandes revendeuses. Les autres ont suivi par la suite et avec elles, on a pu développer un réseau et ce sont celles qui exposent souvent le produit sur des charrettes.
Mais déjà, depuis fin 2025, il y a des industriels qui se sont intéressés. Une usine de la place avait pris, en son temps, une importante commande avec nous pour faire les jus, parce qu’ils disent qu’ils importaient de la purée, mais avec l’ananas au Burkina, la différence était nette.
Il y a aussi l’une des plus grandes usines de séchage à qui on a livré, il y a quelques semaines seulement, trois tonnes juste pour un test qui a été concluant au séchage. Il y a aussi les hôtels, les restaurants, qui prennent avec nous. On attend de partir vers l’industrialisation à très grande échelle et je pense que d’ici là, on ne va pas, en tout cas, tarder de voir aussi une usine spécialisée dans la transformation de ce fruit.
Concrètement, quel doit être le rôle de l’État pour permettre à la filière de bien décoller ?
Dans toute société, chaque acteur a son rôle : la société civile, les populations, les investisseurs…. Nous, nous avons notre rôle qui est de faire bouger l’économie du pays. Mais pour que cela soit possible, il faut que l’État facilite tout cela à travers un cadre d’investissement sain. Et c’est ce qui est fait actuellement à travers le Code des investisseurs, les appuis qu’il nous apporte comme, par exemple, la production à grande échelle de notre formule d’engrais. Comme je le disais, si on met l’appui qu’il faut pour l’ananas, ce fruit pourrait être peut-être le premier fruit de l’exportation au Burkina Faso.
Quelle est la stratégie pour créer une vraie filière, selon vous : usine de jus, séchage, conserverie à Bobo ?
On ne va pas mettre les charrues avant les bœufs, il faudrait qu’on soit logique dans nos démarches.
En tant qu’économiste de formation, la petite connaissance, c’est de savoir que toute industrialisation commence d’abord par l’agriculture, au champ. Quand vous regardez l’histoire de l’industrialisation, ça a commencé par une surproduction dans les champs aux États-Unis, en Europe. C’est ainsi qu’ils ont commencé à fabriquer les semoules, les farines, les choses comme le village de blé, le lait en poudre, parce qu’il y a une surproduction agricole et c’est cette surproduction-là qui va déclencher l’industrialisation. Donc, pour arriver à cela, je pense qu’en toute honnêteté, il faut qu’on investisse dans l’agriculture.
Pour un jeune ou plutôt pour une personne qui veut se lancer dans cette culture, quel conseil avez-vous à lui donner ?
Je m’adresse particulièrement à la jeunesse, car ce sont les jeunes qui peuvent vraiment faire les choses sur une longue durée, qui sont l’avenir de ce pays, alors qu’aujourd’hui, beaucoup quittent l’agriculture. D’abord, pour quelqu’un qui veut se lancer, il faut qu’il accepte de se former. Nous, on ne prétend pas détenir la connaissance à la ferme Djoda, et notre ambition même c’est de partager au mieux ce qu’on connait. Et c’est ce qu’on a fait déjà depuis 2023, dans le livre vendu à 10.000 FCFA l’unité, presqu’au coût de production. Des gens nous ont critiqué même pour ce livre, parce qu’ils se disent comment est-ce que vous pouvez maîtriser cela et l’écrire vulgairement dans un livre et donner à tout le monde.
Il faut aussi avoir l’amour du métier et mettre la vision au devant par rapport aux moyens. Si vous mettez l’argent devant, vous allez échouer, parce que vous allez investir de façon aveugle en pensant que plus vous investissez, plus ça va donner.
La Rédaction
Ananas made in Burkina Faso, c’est bien possible
L’Ananas est un fruit qui rentre dans beaucoup de plats burkinabè : les boissons, confitures et bien d’autres. Sa demande connaît une croissance remarquable sur le marché burkinabè. Mais la crise de Corona Virus en 2020 a entraîné une rupture de l’importation de ce fruit avec la fermeture des frontières. C’est ainsi que nous nous sommes donnés un double défis à la Ferme Djoda :
Celui de montrer à la jeunesse burkinabè que la culture de l’ananas est belle et bien possible au Burkina Faso
et l’atteinte de l’autosuffisance alimentaire au Burkina Faso par rapport à la demande de ce fruit (ananas).
Le présent guide s’inscrit dans un élan patriotique dont le seul but est de partager notre expérience et savoir-faire sur la production de ce fruit au Burkina Faso. D’ailleurs, comme le dit ce proverbe africain : < Tout seul on va plus vite, ensemble, on va plus loin! > Pour de meilleurs résultats.
La production d’ananas de qualité dans un pays soudano-sahélien comme le Burkina Faso est bien possible et exige la combinaison d’un certain nombre de facteurs dont les étapes les plus importantes sont :
Les variétés d’ananas cultivés;
Le choix et le travail du sol;
Le choix des rejets ;
Le planting ;
L’entretien de la culture ;
Le système d’irrigation;
L’induction florale ;
La récolte et le conditionnement ;
Opérations Post-Récolte (Production des rejets)




