Zakat House: transformer une obligation religieuse en levier économique

Payer la zakat. Ce 3e pilier de l’islam est institutionnalisé dans le Coran, chapitre 9, verset 103, et sert de mécanisme de transfert de richesse entre riche et pauvre de façon cyclique, afin de lutter contre la pauvreté et de favoriser la circulation de richesse. Le Cercle d’études, de réflexions et de formation islamique (CERFI) a matérialisé cela à travers la mise en place d’une structure chargée de collecter et de distribuer cette richesse : la Zakat House. Avec le Directeur général de la structure, L’Economiste du Faso revient sur l’impact de la Zakat House depuis sa création. Bourses d’études, création d’AGR, réalisation de forages, équipement de centres de santé sont, entre autres, des réalisations au profit de nombreux bénéficiaires. Pour Issoufou Konaté, avec une meilleure organisation, les contributeurs peuvent faire face de façon structurante, aux côtés des actions publiques, aux nombreux besoins des personnes vulnérables. Lisez plutôt.
- L’Economiste du Faso : Zakat House existe depuis 2020. Quel est aujourd’hui le volume annuel de collecte ?
- Issoufou Konaté, DG Zakat House: Avant de répondre à cette première question, permettez-moi, au nom du président du CERFI, de traduire notre reconnaissance à L’Economiste du Faso pour cette tribune sur la Zakat House.
Pour revenir à votre question, il est bon de savoir que Zakat House est une commission du CERFI spécialisée dans la collecte et la redistribution de la zakat. Elle a lancé ses activités en novembre 2020.
Pour atteindre ses objectifs, la Zakat House est organisée en une tutelle technique et une tutelle financière pour l’ancrage politique et stratégique ; un Conseil d’administration pour les aspects décisionnels, un Conseil de direction et d’orientation ; un Comité technique pour veiller à la conformité avec la Charia et une Direction générale et des Directions régionales pour le volet opérationnel.
De 2020 au 30 juin 2026, la Zakat House a mobilisé en termes de collecte totale de la zakat plus de 274 millions FCFA. Avec une collecte de plus de 12 millions FCFA entre 2020 et 2021, plus de 25 millions FCFA entre 2022 et 2023 et plus de 83 millions FCFA entre 2024 et 2025. Cette progression est due non seulement au renforcement progressif de la base de donateurs constitués des militants et sympathisants du CERFI, mais également à l’élargissement de cette base par la confiance de donateurs de la diaspora et du milieu des commerçants et de professions libérales.

A l’image de Tidiane Ganaba, 36 élèves ont pu bénéficier d’une bourse de la Zakat pour poursuivre sereinement leur scolarité cette année Le 12 septembre dernier, vous avez remis 36 bourses pour 4. 530 000 FCFA. Sur l’année 2026, quel est votre budget global de redistribution et comment il se répartit (éducation, AGR, santé, hydraulique) ?
-DG Zakat House : La remise de bourses aux élèves et étudiants en situation de vulnérabilité est une illustration des activités de redistribution de la zakat collectée. C’est à ce titre que le 12 septembre 2026, un montant total de 4.530.000 FCFA a été redistribué sous forme de bourses à 36 bénéficiaires.
Pour l’exercice 2026, le budget prévisionnel de redistribution de la zakat approuvé par le Conseil d’administration est évalué à 98.465.578FCFA. La répartition tient compte d’abord des bénéficiaires en situation de vulnérabilité traduite par des besoins primaires, ce que nous appelons la redistribution de consommation qui représente 46% de la prévision totale ; ensuite vient la redistribution plus structurante pour faire face aux causes structurelles de situation de vulnérabilité, ce que nous appelons la redistribution d’investissement qui représente 54%. S’inscrivent dans ce second groupe de rubrique au titre de 2026, les prévisions de mise en œuvre de projets éducatifs (22%), de projets d’activités génératrices de revenus (AGR, 10%), de projets de santé (10%) et de projets de forages (12%).
- Comment est financé le fonctionnement de Zakat House elle-même ? Quel pourcentage de la collecte est utilisé pour les frais de structure ?
-DG Zakat House : Il convient de préciser, d’emblée, que les cibles bénéficiaires de la zakat sont connues et clairement énoncées dans le Coran au chapitre 9 verset 60. Il s’agit de 8 catégories parmi lesquelles figurent en troisième position, le collecteur de la zakat. Sur cette base, en tant que structure de collecte de la zakat, les frais de fonctionnement de la Zakat House sont imputables au budget de la Zakat House. Ainsi, au titre de 2026, le Conseil d’administration a consacré 12,06% du budget de redistribution aux charges de fonctionnement qui n’intègrent pas de paiement de salaires, le personnel étant dans le bénévolat.
- Vous avez financé 108 boursiers depuis 2020. Avez-vous un calcul du retour sur investissement social de ce programme ?
Depuis la création de la Zakat House et précisément à partir de 2022, la programmation annuelle des sessions de bourses a permis d’octroyer 108 bourses entre 2022 et 2026, avec un montant total de 21.260.000 FCFA.
Vous faites bien d’ajouter le mot « social » à l’indicateur. En effet, il ne s’agit pas à la Zakat House d’un retour sur investissement classique où il est attendu un revenu futur généré. Il s’agit de permettre à des élèves et étudiants en situation de vulnérabilité, dans le court et moyen terme, de pouvoir subvenir à leurs besoins de subsistance et de frais de scolarité pour poursuivre dans la sérénité leur cycle scolaire. Hormis la nouvelle cohorte de 2026, le suivi des boursiers antérieurs fait ressortir un taux de réussite fort appréciable (97,40%) marqué par des admissions aux différents examens (CEP, BEPC, BEP, BAC, Licence) et le passage en classe intermédiaire. Les 2,6% d’échec représentant un redoublement de classe et un abandon ont suscité la réflexion en cours, en vue d’améliorer non seulement le suivi des boursiers, mais également, en collaboration avec les Départements social et théologique du CERFI, de mettre en place un dispositif de prise en charge psycho-social et de reconversion d’élèves en situation d’échec.
- Beaucoup voient la zakat comme de la charité. En quoi est-elle un instrument économique de lutte contre la pauvreté et de circulation de richesse ?
Effectivement, la zakat est considérée comme de la charité mais une charité de type particulier, en ce sens que la zakat est rendue obligatoire, tandis que la charité est volontaire. L’obligation de la zakat est institutionnalisée par le Coran, chapitre 9 verset 103, et cette institutionnalisation l’a positionnée au rang de 3e pilier de l’islam.
Le mécanisme de fonctionnement consiste à prélever une partie de la richesse des personnes nanties au profit des personnes en situation de pauvreté, de nécessité impérieuse ou de détresse que nous résumons sous le vocable générique de « vulnérabilité ». Généralement, la portion prélevée ne représente qu’une quarantième, soit 2,5%. Ce mécanisme est suffisamment encadré. Par exemple, la zakat est assise sur des biens économiquement imposables, sur une base cyclique généralement annuelle, vise le surplus de revenu du riche, tient compte d’un seuil imposable appelé Nissab et est destinée à 8 catégories de bénéficiaires bien précises, citées dans un ordre décroissant de vulnérabilité, à savoir le pauvre, le nécessiteux, le collecteur de la zakat, les cœurs à gagner, l’affranchissement de personnes en situation d’esclavage, l’endetté, l’artisan du sentier de Dieu et le voyageur en détresse (voir Coran, chapitre 9 verset 60).
En résumé, nous pouvons dire que c’est l’institutionnalisation de la zakat, l’encadrement du mécanisme de transfert de richesse entre riches et pauvres de façon cyclique qui la rend un instrument économique de lutte contre la pauvreté et de circulation de richesse.
- Quelle différence y a-t-il entre la Zakat House et une ONG classique ou un projet de filet social de l’État ?
La Zakat House, l’ONG et le projet de filet social de l’Etat sont 3 entités ayant des activités similaires généralement à destination des personnes vulnérables attestant de leur complémentarité. Cependant, la Zakat House se distingue des deux autres à travers fondamentalement les sources de financement et les bénéficiaires qui sont strictement encadrés par la Charia (loi islamique). Ainsi, l’ONG peut avoir comme sources de financement des dons, des subventions, des appuis de partenaires techniques et financiers, le projet de filet social peut avoir comme sources de financement le budget de l’Etat et/ou des ressources de bailleurs de fonds, tandis que la Zakat House ne peut compter que sur les ressources zakataires conforment à la Charia. Nous ne revenons pas sur l’encadrement des catégories de bénéficiaires de la zakat déjà cité plus haut.
Il convient de noter que l’ONG islamique pourrait bénéficier de l’accompagnement de la Zakat House à destination des personnes cibles similaires. C’est pour dire que la différence est loin d’être concurrentielle, elle est plutôt d’ordre complémentaire au profit de nombreuses populations vulnérables.
- Financez-vous uniquement des dons ou aussi des prêts sans intérêt (Qard Hassan) pour créer des AGR ? Quel est votre taux de remboursement ?
Un des principes fondamentaux de la finance islamique est l’interdiction de l’intérêt usurier (riba). Partant de ce principe, le prêt sans intérêt (Qard Hassan) a été mis en place comme un produit de la finance islamique. Bien que soumis aux principes de la finance islamique, la Zakat House n’est ni une banque islamique ni une institution de microfinance islamique habilitée à collecter l’épargne et à octroyer des crédits sans intérêts. La zakat est une aumône obligatoire non remboursable, contrairement à l’épargne qui est remboursable aux épargnants.
Dans le cadre de la redistribution de la zakat collectée, la Zakat House finance des activités génératrices de revenus (AGR). Ces financements sont des dons non remboursables. Il n’y a donc pas de taux de remboursement à la Zakat House.
Il convient de préciser que les AGR financées sont en réalité des microprojets pour ne pas dire nano projets, c’est-à-dire des projets de très petites tailles soumis par des personnes vulnérables qui veulent se soustraire de la mendicité.
- La grande question des contributeurs c’est la transparence. Comment garantissez-vous la traçabilité du franc collecté jusqu’au bénéficiaire ? Y a-t-il un audit externe ?
Parmi les principes islamiques qui encadrent la zakat dans son paiement, sa collecte et sa redistribution, il y a que le contributeur doit s’empresser de s’acquitter de son obligation religieuse dès que son cycle annuel est bouclé et que son épargne annuelle est supérieure ou égale au seuil (Nissab) ; ce paiement devrait être fait dans la discrétion pour purifier cette obligation religieuse de toute hypocrisie et de toute ostentation ou la recherche de renommée; ce paiement devrait être solennel pour l’exemplarité. C’est dans le souci de respecter cette obligation et cette éthique que nombre de contributeurs ont placé leur confiance en la Zakat House qui est un tampon entre le donateur qui s’acquitte officiellement de sa zakat et le bénéficiaire final qui ne sait pas qui est le donateur primitif. De plus, du point de vue économique, payer sa zakat à la Zakat House revient à contribuer à la transformation des obligations religieuses individuelles en un véritable instrument et modèle collectif mieux structuré de prise en charge des personnes vulnérables, et donc de lutte efficace contre la pauvreté.
L’obligation de gestion qui intéresse également le contributeur incombe à la Zakat House qui doit gérer les collectes en bon père de famille, avec sincérité et transparence jusqu’à désintéressement du bénéficiaire final légitime. Pour ce faire, un mécanisme de gestion, de contrôle interne et externe a été mis en place par la tutelle et détaillé dans le manuel du guide de collecte et de redistribution de la zakat. La Zakat House tente au mieux de suivre les directives du guide dans une alliance des principes islamiques et des règles de gestion administrative, financière et comptable classique. C’est dans ce sens qu’elle dispose d’une application informatique pour la saisie comptable des opérations de collecte et de redistribution de la zakat, elle produit des rapports trimestriels et tient régulièrement les instances du Conseil d’administration et du Comité technique.
Actuellement, un audit est en cours et les conclusions sont fortement attendues en vue de décliner la feuille de route de mise en œuvre des recommandations qui seront éventuellement formulées, dans l’optique de renforcer notre dynamique actuelle.
Pour terminer sur cette question, il ne sera pas de trop de rappeler une éthique qui incombe au collecteur et aux bénéficiaires de la zakat, à savoir la reconnaissance et les invocations à l’endroit des contributeurs de la zakat. Pour le compte du CERFI, de tous les contributeurs et des bénéficiaires, nous implorons le Très Haut qui vous protège, bénisse vos familles, purifie, accroisse vos revenus et les rende davantage meilleurs.
- Vos critères de vulnérabilité sont stricts. Comment évitez-vous la fraude et le clientélisme dans la sélection des bénéficiaires ?
Les actions de redistribution de la zakat s’inscrivent dans l’application au mieux des principes religieux et des directives contenues dans le guide de redistribution en matière de sélection des bénéficiaires de la zakat. Ainsi, les critères de vulnérabilité tiennent compte de l’éligibilité, au regard des huit catégories de bénéficiaires, le niveau de revenu, la source de revenus, le poids des personnes à charges, la situation socioéconomique, les résultats scolaires (pour les bourses), le besoin exprimé, etc. Une analyse de cohérence est faite sur les données déclarées, les pièces fournies, un entretien de clarification et même des visites sur site sont effectuées pour plus de précision dans la prise de décision. Finalement, un Comité de sélection est mis en place pour les opérations d’envergure. Nous tenons, par la conjugaison de tous ces éléments, d’éviter au maximum les cas de fraude et de clientélisme dans la sélection de nos bénéficiaires de la zakat.
- Vous avez dit « si on s’organise mieux, on aura des activités hautement impactantes ». Quel est le frein principal aujourd’hui : manque de collecte, manque de projets bancables, ou manque de confiance ?
Comme vous le savez, il existe au Burkina Faso, plusieurs associations islamiques, une faîtière des associations islamiques et plusieurs leaders religieux non affiliés à des associations. Chaque structure ou leader pourrait disposer d’une base de contributeurs de la zakat et sa méthode de redistribution. Il s’agit de mieux s’organiser sur le plan national pour une synergie d’action en la matière, en vue de faire face de façon structurante, aux côtés des actions publiques, aux nombreux besoins des personnes vulnérables.
Interview réalisée par MS
Zakat House et banques islamiques
La finance islamique est en plein essor au Burkina. Zakat House est-elle connectée aux banques islamiques comme Coris Baraka ?
« La finance islamique fait effectivement son petit bonhomme de chemin au Burkina Faso. Sans faire de la publicité, permettez-moi de citer, à titre illustratif, la fenêtre islamique comme Coris Baraka, les systèmes financiers décentralisés islamiques (SFD islamiques) ou institutions de microfinances islamiques (IMF islamiques) comme la Caisse Baitoul Maal (CBM), la Caisse Ligdi-Baoré (CLB), Microfinance Islamique du Burkina (MICFIB), Islamic Finance Group (IFG), etc.
Pour des questions sécuritaires, de digitalisation et de diversification des moyens de collecte de la zakat, la Zakat House est en connexion avec certaines entités citées et aussi avec les opérateurs de téléphonie mobile promoteurs de mobile money (permettez-moi cette fois-ci de taire les dénominations).
Des réflexions sont en cours au sein de la Zakat House et de la tutelle CERFI pour le renforcement du partenariat avec les institutions de la finance islamique pour une meilleure organisation de la collecte de la zakat, pourquoi ne pas bénéficier du paiement de la zakat de la part de ces institutions sur le bénéfice annuel réalisé », a déclaré le DG de la Zakat House, Issoufou Konaté.




